Qui est l’automobiliste des Automobiles Clubs ?

 

Comme chaque année, nous avons eu droit à la publication des chiffres de l’ACA (Automobile Club Association) censés retracer la manière dont évoluent les coûts de l’automobile pour les ménages. Comme chaque année, l’opération a fonctionné médiatiquement et chacun a repris sans ciller les dits chiffres. La mayonnaise poujadiste dans laquelle le plat principal est présenté laisse l’occasion à quelques uns de laisser la partie la moins digeste au bord de l’assiette mais l’essentiel est préservé : le marronnier reste vert et les très parlants graphiques associés à des modèles type, des kilométrages type et des budgets type sont repris à l’envi par la presse qui a effectivement là un document plus facile à lire et à vendre à sa rédaction qu’une publication de l’INSEE ou – pire – un travail universitaire.
 
Le problème est que l’ACA est – malgré la rigueur méthodologique dont elle pare la présentation de son travail – assez clairement déphasée par rapport à la réalité des comportements automobile des français. Dès lors, leur prétention à parler au nom de "l’automobiliste français" est hautement problématique et le suivisme de la presse ne l’est pas moins.
 
Quelques chiffres un peu parlant pour en prendre la mesure. Cette année, l’ACA a fait un travail énorme et ne s’est pas contenté de deux voitures mais est allée jusqu’à en regarder 5 auxquelles, innovation majeure, elle est allée jusqu’à adjoindre un véhicule d’occasion. Il y a – a-t-on découvert à l’ACA - des gens curieux qui n’achètent pas leurs voitures neuves … Les véhicules neufs archétypaux sont effectivement parmi les plus vendus. Il s’agit d’une Clio Essence, d’une Clio Diesel, d’une 308 Diesel, d’une Logan Diesel et d’une Prius Hybride. Toutefois, lorsque l’on considère par exemple, le mois d’avril 2015 et que l’on recherche les achats neufs faits de ces véhicules par les ménages en les comparant à des véhicules qui, sur le marché de l’occasion, ont fait l’objet d’un nombre de transactions comparables, on aboutit au tableau suivant.
 

On a quelques raisons dès lors de s’interroger sur la représentativité de l’automobiliste dont le budget est exhibé par l’ACA.

La même remarque mérite d’être faite pour le VO "représentatif" de l’ACA : au lieu de mobiliser les statistiques publiques disponibles, le choix fait consiste à ne retenir que les VO traités par les professionnels qui – chacun le sait – correspondent – l’ACA le dit tout de même - à moins de 40% des transactions. Il se trouve que les âges moyens respectifs des véhicules d’occasion dont s’équipent les ménages lorsqu’ils les achètent à des professionnels et lorsqu’ils se les achètent les uns aux autres sont très dissemblables. Dès lors, l’âge moyen du véhicule d’occasion de l’ACA qui est de 40,5 mois est très loin de l’âge moyen des VO qui est lui de 8,5 ans. De même, la valeur unitaire moyenne donnée à 14 360 euros est deux fois plus élevée que celle que les Enquêtes Budgets révèlent.
 
L’automobiliste des automobiles club n’est donc pas du tout un français moyen mais un client moyen des constructeurs et de leurs réseaux. Il est beaucoup plus riche et beaucoup plus urbain que le français moyen et il n’est pas du tout sûr qu’il ait les mêmes intérêts que ceux beaucoup plus nombreux qu’oublient les automobiles club.
Quantitativement, si l’on fait la somme des véhicules particuliers neufs achetés par les ménages en 2014 (moins de 950 000) et des VO de moins de 5 ans qu’ils ont acquis (1,8 million), on aboutit à 2,75 millions de véhicules acquis. Le chiffre est à comparer aux 3,6 millions de VO de 5 ans et plus acquis en 2014 - parmi lesquels plus de 2 millions avaient plus de 10 ans. L’ACA nous parle donc d’à peine plus de 2 français sur 5.  
En terme de budget automobile, la réalité est également assez loin de celle des Automobiles Club. Si les acheteurs de neufs ou d’occasion récente étaient des français moyen, alors on pourrait multiplier les chiffres de l’ACA par le nombre de ménages ou de véhicules pour avoir le volume d’affaires de la filière. Si l’on fait cela, on aboutit à une dépense automobile qui est en excès d’au moins 30 milliards d’euros par rapport à celle constatée. La réalité des budgets ACA hors acquisition n’est pas trop éloignée de celle que l’on peut mesurer par d’autres outils mais ce que ne peut ou ne veut pas voir l’ACA est que les ménages, une fois qu’ils ont payé leur carburant, leur assurance et leur entretien-réparation, font tout ce qu’ils peuvent pour ne pas atteindre les 6000 euros (pour une Clio) ou les 8000 (pour une 308) de budget par véhicule et par an auxquels on aboutit avec leur méthode. Pour rester à 3 ou 4000, la variable d’ajustement est la qualité de l’équipement et éventuellement de l’entretien-réparation.
 

Les trois français sur cinq que ne voit pas l’ACA ne dépensent pas 1740 euros par an pour se payer une Logan ou 4000 pour se payer une Prius et la changer tous les 4 ans. En achetant tous les 4 ou 5 ans un véhicule de 10 ans, on peut, heureusement, limiter ce budget à 600 ou 800. C’est ainsi que, avec 12 000 euros de revenus annuels, on va constater que presqu’un tiers des ménages pauvres du monde rural a deux voitures. C’est ainsi que le vrai système automobile fonctionne. C’est ce gap qui est problématique et qu’il faut cerner. C’est parce qu’il existe que les business automobiles peinent à dégager de la valeur et que les politiques publiques ont tant de mal  à convaincre. Si, en 2016, lorsque l'ACA sortira ses chiffres, la presse cessait d'écrire qu'ils représentent le "budget de l'automobiliste français" mais celui de la minorité de ceux d'entre eux qui achètent des VN ou d'occasion dans les réseaux, on aurait fait un pas. Il resterait alors à s'enquérir du budget des autres, parfaitement connu mais jamais examiné. 

 

La chronique de Bernard Jullien est aussi sur www.autoactu.com.

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