Alliance Renault-Nissan-Mitsubishi : en finir avec le mythe du Grand Timonier

Not gone for good yet? (Joseph Eid - AFP)

Carlos Ghosn nous a la semaine dernière conté une histoire de Nissan, de Renault et de l’Alliance qui se termine tragiquement en 2019. Pour lui en effet, si sa propre trajectoire se brise en novembre 2018 alors il ne peut en être autrement de celle des entreprises qu’il dirigeait et des destinées de cette fragile Alliance qu’il conduisait.

Il n’y a là rien de surprenant dès lors que c’est sur ce mode qu’il a souhaité que l’histoire soit écrite depuis des années : de la même manière que Jean-Luc Mélenchon affirme "la République, c’est moi !", Carlos Ghosn est allé répétant "l’Alliance, c’est moi !" et suggérant que s’il n’était plus là alors tout s’effondrerait. 
 
Comme il est plus difficile aux analystes et journalistes de s’intéresser à la vie des organisations et aux dossiers concrets traités par les entreprises ou l’Alliance, la crédibilité de cette fable s’est vue largement renforcée par leurs écrits et convictions. Carlos Ghosn a beau jeu dès lors d’affirmer que, depuis son arrestation, la capitalisation de Renault comme celle de Nissan se sont effondrées. Il a tout fait pour que les analystes et les marchés soient convaincus que l’essentiel des performances des entreprises de l’Alliance devaient lui être imputées. Il a tellement bien réussi que son départ suscite effectivement leur inquiétude. Heureusement pour Renault, pour Nissan et pour l’Alliance, les réalités passées et présentes sont un peu plus complexes et si, de fait, l’Alliance a bien été en souffrance ces derniers mois, il est pour le moins rapide de la rayer de la carte et d’affirmer qu’elle n’est plus qu’une "mascarade d’Alliance" vouée à une mort prochaine.
 
D’abord si, comme nous avons déjà pu l’écrire comme bien d’autres, le couple Senard-Bolloré n’a pas été particulièrement brillant lorsqu’il s’est agi de gérer la crise déclenchée par l’arrestation durant le premier semestre de l’année passée, les difficultés étaient antérieures et, d’une certaine manière, l’arrestation de Carlos Ghosn est un symptôme. Au delà des problèmes récurrents depuis vingt ans qui sont associés à des cultures industrielles et d’ingénierie bien difficiles à faire converger, les Nissan ont, depuis l’épisode des droits de vote doubles en 2015, nourri des doutes quant à la capacité de Carlos Ghosn de continuer de préserver leurs intérêts. Ils ont alors commencé à ne plus croire en son "ne vous inquiétez pas, je m’occupe de tout". Ils se sont bien gardés d’exprimer ces doutes. Carlos Ghosn n’en a pas eu l’intuition et l’histoire a continué.
 
En 2018, comme il l’a indiqué dans sa conférence de presse, "on lui a demandé", à 64 ans, de continuer de diriger Renault et l’Alliance. On lui a alors donné une curieuse lettre de mission qui consistait à préparer "l’après Ghosn". Il feint aujourd’hui d’avoir alors accepté à contre cœur alors même que c’était là sa volonté manifeste et qu’il est parvenu à ses fins en manipulant une nouvelle fois l’argument selon lequel, sans lui, l’Alliance risquait de peiner à perdurer et les fameuses convergences souhaitées dans le plan de 2017 risqueraient alors de ne pouvoir s’opérer.
 
Il a néanmoins accepté alors une " feuille de route " de la part de Bruno Le Maire qui visait une intégration plus forte entre Renault et Nissan
Une fusion avait quelques mois plus tôt été évoquée par l'agence Bloomberg. Bercy avait démenti. Carlos Ghosn ne l'avait pas écarté a priori tout en exprimant sa préférence pour un schéma inédit "sur mesure". Sans l’exprimer, d’évidence, les Nissan ont alors tout fait pour que ce cap "fusionniste" ne soit pas pris. Néanmoins, convaincu qu’il restait le patron incontestable et incontesté, Carlos Ghosn l’a maintenu. Il a alors manqué de discernement et a souffert de son relatif isolement. A posteriori, on ne peut que se dire que confier à Carlos Ghosn le soin de préparer un futur sans lui n’était pas la meilleure des idées qu’ait eue Bercy. Accepter cette mission en étant convaincu que son charisme hors norme finirait par avoir raison à la fois des menées "fusionnistes" de Bercy et des réticences des Nissan, fût, de même, de la part de Carlos Ghosn, pour le moins présomptueux.
 
Aujourd’hui, Carlos Ghosn n’est plus à la tête de l’Alliance. Celle-ci a beaucoup souffert de la paralysie dans laquelle se sont trouvés beaucoup de projets communs et les deux entreprises ne sont pas au mieux. Néanmoins, depuis l’automne, avec les changements à la tête de Nissan et ceux intervenus et à venir chez Renault, l’Alliance peut repartir sur des bases que l’on peut espérer assainies.
 
Pour fonder cette renaissance, on peut d’abord compter sur la conviction non pas des dirigeants mais d’une large part des équipes des deux entreprises qui savent avoir besoin les uns des autres et qui, pour beaucoup d’entre elles, ont pu, bon gré mal gré, expérimenter l’Alliance au concret et en constater l’intérêt. Elles en savent les difficultés et les limites et n’ont pu que constater, dans de nombreux cas, l’impossibilité de converger. Elles ont aussi vu tous les cas où cela fonctionne et ne sont pas prêtes à renoncer à ses acquis. Elles ont vécu l’année écoulée comme celle où l’on risquait de perdre ces acquis de 20 ans. Elles sont dès lors rassurées que les projets de fusion soient abandonnés et que l’on en reste à l’Alliance : puisque les difficultés sont venues lorsque l’on a souhaité hâter le pas, il n’est somme toute pas déraisonnable de revenir à un tempo plus lent et plus respectueux de la complexité des questions à traiter ensemble.
 
Pour animer cette renaissance et faire vivre l’Alliance après Ghosn, les équipes dirigeantes vont devoir exercer un "droit d’inventaire" qui consistera d’abord à se demander pourquoi les plans 2017-2022 des deux entreprises avaient défini des objectifs que l’une et l’autre n’atteindront pas. Il ne suffira pas alors de dire comme l’a fait Carlos Ghosn lors de sa conférence de presse s’agissant de Nissan que c’est parce qu’il n’était plus là pour diriger. Il a insisté pour dire que ce n’est pas lui qui avait "désigné" Hiroto Saikawa ou Thierry Bolloré mais que cela était de la responsabilité du Conseil d’administration. C’est vrai, mais il n’en reste pas moins qu‘il les a proposés et a été le grand inspirateur des plans irréalistes sur lesquels ils ont engagé leurs équipes et qu’ils ont feint jusqu’à ce jour d’être à même de respecter.
 
Comme l’a indiqué Clotilde Delbos, il va maintenant s’agir d’écrire de nouveaux plans ambitieux mais tenables. De la même manière, pour l’Alliance, il va s’agir de se donner des objectifs de convergence raisonnables. Pour cela, il sera bon de se souvenir que l’autocratie a plus de vices que de vertus : puisque seuls les collectifs font et feront vivre Renault, Nissan et l’Alliance, il conviendra de profiter de l’épisode Ghosn pour rompre avec le mythe du Grand Timonier et restaurer des fonctionnements collectifs tenables.

Les grandes organisations ne sauraient être réduites à leurs dirigeants ni par eux mêmes, ni par les observateurs, les analystes ou les marchés. L’erreur de l’actionnaire de référence de Renault a été ces dernières années de se laisser enfermer dans cette mythologie. On ne peut qu’espérer que lui aussi tire, mieux que Carlos Ghosn ne semble disposer à le faire, les leçons du passé.

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