La guerre des "Green Deal"

Another kind of deal, another kind of artist

La nouvelle Commission européenne entend faire de son Pacte Vert le cœur de son mandat et promouvoir un "Green Deal". Aux Etats-Unis, la primaire démocrate est placée sous le même signe. La convergence est toutefois largement factice tant les désaccords sont forts entre les européens et américains aussi bien qu’entre américains et entre européens.

La Commission européenne a présenté le mercredi 4 mars 2020 le cadre législatif et contraignant de son Pacte vert. Ursula Von der Leyen en faisait la promotion dans le JDD ce week-end. Elle y écrit à son sujet :

"Son objectif central est de faire de l’Europe le premier continent climatiquement neutre d’ici à 2050. Pas plus tard que cette semaine, nous avons proposé de traduire cette ambition forte en actes législatifs contraignants.
Bien sûr, il s’agit de ramener la nature dans nos vies et de réduire les émissions. Mais le pacte vert pour l’Europe ne se réduit pas à cela : c’est aussi notre nouvelle stratégie de croissance. Il sera gage de sécurité pour les investisseurs et favorisera une croissance économique qui restitue aux citoyens, à la planète et à la société davantage qu’elle ne leur prend."  
 
De l’autre côté de l’Atlantique, les deux principaux candidats démocrates à l’investiture soutiennent eux aussi un "green new deal" dont le but est aussi de faire en sorte "que les États-Unis atteignent l’objectif mondial ‘zéro émission nette’ de gaz à effet de serre avant 2050. Cela signifie un équilibre entre les émissions de CO2 produites par l’activité humaine et celles en capacité d’être absorbées par les écosystèmes". 
 
Aux Etats-Unis, les propositions démocrates développées et promues par Alexandria Ocasio-Cortez en particulier et reprises avec d’importantes nuances par Bernie Sanders et Joe Biden sont très interventionnistes en proposant en particulier un retour du secteur de l’énergie dans le giron de l’Etat et 16 300 milliards de dollars d’investissement qui, selon Sanders, déboucherait sur la création de 20 millions d’emplois. Il propose de créer de nouvelles limites d’émissions pour les centrales électriques comme l’EPA l’avait fait sous Barack Obama pour l’automobile. Il appelle à un investissement massif dans les transports en commun ainsi qu’à la création d’un réseau régional de trains à grande vitesse. Il appelle à subventionner l’achat de voitures électriques et à financer un nouveau réseau fédéral de bornes de recharge.
 
De telles propositions suscitent chez les républicains en général et de la part de Donald Trump en particulier de très vives critiques. D. Trump estime ainsi qu’un tel programme détruirait des "millions" d’emplois et coûterait "100 000 milliards" de dollars. Lors de la présentation de la proposition de loi au Congrès en février 2019, un attaché de presse à la Maison Blanche déclarait : "l’Amérique ne sera jamais socialiste". De manière à peine plus feutrée, D. Trump s’est exprimé à Davos contre l’autre "green deal", celui des européens. En effet, comme l’écrit Jean-Paul Oury dans un éditorial intitulé "Green Deal européen : bienvenue dans l’ère du néo-planisme vert" sur le site European Scientist :
"Pour Trump la préservation de l’environnement ce n’est pas la ‘neutralité climatique’, mais la qualité de l’eau, de l’air et une flore abondante. Il croit dans l’innovation, le marché et les technologies vertes pour résoudre tous les problèmes. L’indépendance énergétique justifie le recours aux énergies fossiles. Sur le plan philosophique, enfin, il fait  une critique non masquée contre Greta Thunberg, alors que, comme on se le rappelle, celle-ci a été accueillie à bras ouverts au Parlement européen. Deux modèles diamétralement opposés donc : la confiance dans les vertus du marché d’un côté, la planification de l’autre."
 
Pour J.-P. Oury, on le comprend, c’est plutôt Trump qui a raison et les critiques faites en Europe aux propositions de la Commission comme étant trop timides -comparées à celles de Sanders par exemple – doivent être inversées : la Commission cède à une dangereuse idéologie ambiante symbolisée par Greta Thunberg. Il conclut ainsi :
"Les différents stratégiques et les oppositions idéologiques au niveau mondial rendent le plan sans effet pour l’objectif qu’il vise à atteindre, les inégalités entre les pays européens le rendent complexe à réaliser, et les controverses technologiques récurrentes sur les solutions énergétiques pour y parvenir montrent à quel point le planisme, en faisant passer l’idéologie avant le marché et la rationalité scientifique, inverse les valeurs, se coupe de la réalité et finit toujours par échouer."
 
A l’inverse, dans une tribune parue dans le Guardian le 7 février reprise sur Mediapart le 12 sous le titre "Le Green deal de l’Union Européenne est une énorme manœuvre de greenwashing"Yanis Varoufakis, cofondateur de DiEM25 (Democracy in Europe Movement 2025) et David Adler, coordinateur politique du mouvement, alertent sur l'imposture du Green Deal européen porté par Ursula Von der Leyen. Il s’agit pour eux d’un "plan de conservation, et non de transformation" qui "récupère les slogans de l’activisme pour le climat en les vidant de leur contenu".
 
Outre le fait que les moyens promis (les fameux 1000 milliards) ne correspondent pas à de l’investissement public ou à de la création monétaire mais essentiellement à des investissements privés soutenus et garantis par le budget de l’UE et la BEI,  il tiennent le contenu même du pacte pour "désespérant" et écrivent :
"Le Green Deal propose d’encourager l’investissement en basculant le risque du privé vers le budget européen. Ce qui ne réduit pas le risque, mais le transfère simplement sur les épaules de la population européenne, tout assurant aux investisseurs privés la jouissance des profits. Sans plan coordonné pour la production et la distribution de l’énergie au sein d’une véritable union énergétique, l’engagement de la Commission auprès du capital privé ne promet qu’une intensification des inégalités entre les États-membres, ainsi qu’à l’intérieur de chacun d’eux."
 
Ainsi, la question climatique est tout sauf consensuelle et, aux Etats-Unis comme en Europe, nul ne peut s’abriter derrière les rapports du GIEC pour espérer mettre un terme aux débats politiques qui s’ouvrent dès que l’on quitte le terrain des constats pour envisager d’agir. Dans cette perspective, l’ambition européenne de se positionner en leader face aux autres régions du monde se heurte à deux obstacles évidents. Le premier est économique et correspond au fait que, à se singulariser ainsi, l’Europe risque de plomber sa compétitivité pour contribuer à résoudre un problème de réchauffement que les émissions des autres rendront insoluble. Le second est politique et est symbolisé aujourd’hui par l’opposition de la Pologne : tout le monde n’a pas en Europe le même intérêt à souscrire au pacte et les mécanismes de solidarité ou de transfert mobilisables à travers le budget de l’UE sont clairement insuffisants pour soutenir l’investissement d’une part et acheter l’adhésion des pays les plus fragilisés par l’affirmation de l’objectif de neutralité d’autre part.
 
Dans ces deux perspectives problématiques et face aux oppositions irréductibles décrites ici, l'instauration d'un mécanisme carbone sur les produits importés dans l'UE qui devrait faire partie du Pacte Vert pourrait constituer une vraie avancée. Il s’agirait d’élargir le marché carbone européen aux importations afin de préserver la compétitivité des acteurs continentaux. Le site Novethic explique ainsi que "les biens basiques comme l’acier, l'aluminium et le ciment, pour lesquels les données sont connues et fiables pourraient être les premiers concernés" et fait état de propositions émanant de chercheurs français de l’OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques) et de l'Ademe développée dans un rapport paru début janvier.  

Le rapport plaide pour une taxe carbone aux frontières plus juste et plus efficace qui, à la différence de la CCE (contribution climat énergie) qui avait mis les gilets jaunes dans la rue parce qu’elle concernait des consommations difficilement compressibles, porterait "également sur des biens non-énergétiques pour lesquels les possibilités de substitution, ou du moins de réduction du niveau de consommation, sont plus grandes y compris pour les plus modestes".
On perçoit ce qu’un tel dispositif peut représenter comme outil de politique industrielle et de potentielles relocalisations y compris au sein de l’UE dans une industrie comme celle de l’automobile. Si un tel mécanisme pouvait trouver à se glisser entre les boulets rouges que continueront de s’envoyer les uns et les autres, le pacte vert aurait servi à quelque chose.

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