"Toyota paye le prix de sa croissance mondiale accélérée"

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Date: 
04/02/2010
Emission / Séminaire / Colloque: 

Interview sur e24.fr

Pour Tommaso Pardi, spécialiste de l'industrie automobile japonaise, la crise que traverse Toyota amène à porter un regard plus critique sur "les merveilles du toyotisme".

La crise qui touche Toyota remet-elle en cause son modèle?
Nous n'avons pas encore assez d'éléments pour en juger mais il est important de distinguer deux crises qui touchent le constructeur : l'une financière et l'autre de qualité. Ces crises ne sont pas nécessairement liées entre elles, bien que la deuxième finira par avoir un impact significatif sur la première.
On voit d'abord qu'avec la crise, Toyota subit comme les autres constructeurs la chute des ventes mondiales. Le toyotisme qui consiste à produire à flux tendus, et qu'on croyait tiré par la demande, n'a pas protégé Toyota. Les quelque 6 milliards de dollars de pertes affichées en 2008 en témoignent. Le système n'est pas si flexible, il se grippe lorsque la croissance des volumes n'est plus là. Si ce constat ne remet pas en cause à l'heure actuelle son modèle, il suffit pour revoir avec un oeil plus critique tout ce que l'on a pu dire sur les merveilles du toyotisme.
Ensuite, on remarque que la règle du zéro défaut de Toyota a été mise à mal par la série de défaillances techniques. On peut dire que Toyota est victime de sa propre stratégie. Au nom de la réduction des coûts à tout prix, le constructeur a poussé à l'extrême la logique de standardisation des véhicules, des économies d'échelles basées sur des plateformes de production communes pour des modèles différents. En cas de défaillance sur une plateforme, ce sont donc tous les modèles qui sont touchés. Ceci dit, l'ampleur des rappels est sans précédent. On peut donc craindre que les conséquences pour l'image du constructeur japonais les soient aussi.
Toyota a-t-il rogné la qualité pour gagner des parts de marchés?
Il est très difficile d'apporter une réponse sans enquête préalable. Mais on sait que la stratégie de Toyota repose sur une réduction permanente des coûts. Cela veut dire produire toujours davantage avec moins de temps, moins de ressources, moins de main-d'oeuvre. On touche peut être là, à la limite de cette course industrielle entre les constructeurs. Cela semble d'autant plus frappant quand il s'agit de Toyota qui sert de modèle de référence.
Techniquement, Toyota aura beaucoup de mal lui-même à retracer la généalogie des dysfonctionnements. Le problème des pédales d'accélération est trop répandu pour se situer dans la chaîne de production. Il s'agit vraisemblablement d'un défaut intervenu dans le processus de conception.
En revanche, je ne crois pas que les problèmes techniques des véhicules soient directement liés à la crise, à une pression particulière sur les employés ou à des économies de coûts engagés cette année….
Le marché japonais n'est pas touché par les défaillances de pédales. Le problème est-il lié aux fournisseurs étrangers?
Au Japon, le modèle de production est plus intégré, avec des fournisseurs qui sont en grande partie contrôlés par la maison mère. Là-bas, Toyota maîtrise sa chaîne de valeur de bout en bout. En s'installant à l'étranger comme aux Etats-Unis ou en Europe, Toyota est obligé de travailler avec des équipementiers indépendants, il n'y a pas le même contrôle, c’est vrai. Mais les défaillances de pédales sont très probablement liées à un problème de conception et non de production. Les équipementiers américains et européens ne seraient donc pas en cause. Les problèmes plus récents de freins de la Prius qui se sont déclarés aussi au Japon le confirmeraient aussi.
Toyota pourra-t-il s'en sortir?
La sortie de crise avait déjà été posée l'année dernière lorsque le groupe avait publié des pertes historiques énormes. Les commentateurs l'expliquaient en partie par une baisse conjoncturelle des volumes mais il y avait aussi des signes d'une crise plus grave qui sont aujourd'hui renforcés par ces problèmes techniques à répétition. La crise est peut être plus profonde qu'elle n'y paraît.
L'année va être en tout cas très difficile pour Toyota. Le groupe est déjà en train de payer le prix de sa croissance mondiale accélérée de ces dernières années. Sa taille, avec les coûts fixes qu'elle implique, est devenue aujourd'hui davantage un handicap qu'un atout. Le groupe a certes engagé une réduction des coûts à tous les niveaux pour éponger ses pertes, mais il a déjà annoncé pour 2009 des pertes presque aussi importantes qu'en 2008. L'impact de la crise engendrée par ces rappels va sûrement aggraver la note.
Toyota ne changera pas pour autant son modèle de production et sa stratégie de profit. Son nouveau patron issu de la famille fondatrice Toyoda, jouera la continuité comme ses prédécesseurs. Les dirigeants japonais ont une forte inertie au changement de management. Dans une entreprise qui connaît aujourd'hui sa première véritable crise en soixante ans cela paraît presque logique. La question est maintenant de savoir si cette cohérence de management va sortir Toyota de cette situation, ou si va au contraire l'enfoncer davantage.

Propos recueillis par Thibaud Vadjoux

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