Amérique des dealers et Europe de la distribution automobile : le jour et la nuit; Pour le meilleur ou pour le pire ?

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La chronique hébdomadaire de Bernard Jullien directeur du Gerpisa.

Après que les constructeurs américains GM et Chrysler aient dû reconsidérer l’automne dernier, sous la pression des distributeurs, leurs projets assez logiques de résiliation pour en réduire drastiquement l’ampleur, c’est au tour du Congrès de se heurter au très puissant lobby que les dealers continuent de représenter. Dans un article du 15 juillet, le Financial Times revient sur ce phénomène et son importance aux Etats-Unis.

Ce qui était en cause cet été était la nouvelle réglementation sur les pratiques des banques et organismes financiers vis-à-vis des ménages. Elle prévoit de placer les principaux acteurs des dérives constatées ces dernières années en amont de la crise des "subprimes" sous le contrôle d’un "Bureau de Protection Financière des Consommateurs". Etant données l’importance qu’avaient eu dans le surendettement des ménages américains les pratiques des distributeurs automobiles pour faciliter l’accès au crédit et au leasing, le Congrès avait initialement prévu que les distributeurs soient concernés par le dispositif. Avec raison, la Commission du Congrès sur les Services Financiers avait en particulier pointé pour le justifier les dégâts faits par la surévaluation des valeurs résiduelles dans les comptes des ménages et dans ceux des différents acteurs de la filière.

L’article rapporte que ladite Commission a finalement décidé à son immense majorité d’exclure les distributeurs du dispositif et que l’on a constaté pour l’expliquer de très nombreux changements de votes de représentants initialement acquis au texte. L’argument de la NADA retenu par le Congrès a consisté à faire valoir d’un côté que ses 18 000 membres ne sont en ces matières que des intermédiaires  et d’un autre côté que les soumettre à la loi impliquerait des surcoûts et des difficultés accrues dans l’accès des ménages au crédit automobile. D’évidence, le "rationnel" est donc bien faible et conteste presque frontalement l’esprit même du texte qui consiste précisément à responsabiliser les intermédiaires et à rendre moins facile l’accès au crédit.

Comme le suggère l’article, plus que dans la solidité de ses arguments, ce revirement prend sa source dans la puissance et la qualité d’organisation de ce groupe de pression. John Campbell, un ancien dealer devenu représentant républicain au Congrès et membre de la fameuse Commission, résume la situation par cette phrase : "les dealers constituent une force puissante à Washington parce que les 435 représentants que nous sommes ont chacun des dealers dans leur circonscription et chacun en connaît au moins un personnellement". Ceci signifie que en étant très présent dans les "communautés locales", en contribuant à différentes œuvres, en s’impliquant dans les élections des juges et des représentants, les dealers orchestrent cette présence locale et savent la projeter à Washington. Il en résulte que par rapport aux constructeurs qui ne peuvent compter que sur le soutien des représentants du Michigan et de ses environs, les dealers bénéficient d’un lobby beaucoup plus puissant en raison de son implantation "nationwide" - c'est-à-dire dans chacun des Etats.

Comparé aux situations française ou européenne, étant donnée l’expérience récemment faite autour de l’exemption par exemple, la configuration américaine pourrait presque faire rêver les responsables du CNPA ou du CECRA. En effet, là où on a le sentiment, sur le vieux continent, sinon d’un règne sans partage du moins d’une réelle hégémonie des constructeurs, le nouveau monde confère aux distributeurs un réel contre pouvoir à même de bloquer les initiatives prises par les constructeurs ou le politique et ressenties comme contraires à leurs intérêts. Ce pouvoir est indéniable et sa dernière manifestation est la énième de l’histoire de la distribution automobile américaine. Autrefois volontiers citée en exemple en Europe par les constructeurs soucieux de "consolider leurs réseaux", cette distribution puissante s’avère surtout conservatrice. Les distributeurs sont à même de bloquer les projets de réorganisation conçus au siège des constructeurs comme ceux des politiques et ne se privent pas de le faire sans avoir réellement besoin d’arguments comme le suggère leur attitude face à la réforme de l’accès aux financements. Il n’en résulte pas un réel partenariat dans la gestion des adaptations des pratiques de distribution aux changements mais une incapacité foncière de la distribution américaine à se réformer.

En regard, la situation que nous connaissons conduit - les débats sur l’exemption l’ont montré - à échanger de part et d’autres des arguments consistant. Elle conduit également à ce que des pratiques comme celles qui concernent le VO ou l’après-vente aient pu être assez largement rationalisées dans les réseaux de marque en Europe alors que les mêmes intentions ont, aux Etats-Unis, été bloquées par les distributeurs jaloux de leur indépendance. Il en résulte qu’aujourd’hui les "meilleures pratiques" sont plutôt à rechercher chez nous que là bas. Paradoxalement, ceci signifie que l’histoire de la distribution automobile européenne dominée a produit des distributeurs plus mûrs et aptes à exercer raisonnablement un pouvoir qu’ils n’ont pas alors que leur pouvoir de lobby a maintenu les dealers américains dans l’enfance managériale. Il n’est pas exclu qu’après 2011, dans une Europe dominée par les Etats sans constructeurs, le rééquilibrage des pouvoirs intervienne et soit, dans ce contexte historique, bénéfique à l’ensemble de la filière. Les distributeurs européens ont en tout cas quelques arguments pour cela qui sont à rechercher non pas dans l’exemple américain mais dans le contre-exemple américain.

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Données NADA année 2009926.65 Ko6083il y a 1 jour 2 heures

La chronique de Bernard Jullien est aussi sur www.autoactu.com.

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