Rapport Rexecode : suivre la voie allemande ou faire en sorte que l’Europe la quitte ?

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La chronique hébdomadaire de Bernard Jullien directeur du Gerpisa.

Nous reviendrons la semaine prochaine sur la question des coûts salariaux en France et en Allemagne et sur la réalité de ce handicap pour l’industrie automobile spécifiquement. Avant cela, même si le rapport de Rexecode ne se réduit pas à cette question, il est opportun de s’interroger sur la teneur du message qu’il délivre et les voies que cela dessine pour l’économie européenne et pour l’industrie automobile en particulier. Explicitement, Rexecode nous dit –et la presse ne s’y est pas trompée– qu’il n’y a de salut économique que dans la compression des coûts salariaux. L’Allemagne dont l’économie brille d’abord aujourd’hui comme hier par sa compétitivité hors coût est alors citée en exemple pour cela alors même que, dans l’automobile par exemple, chacun sait que cette compétitivité était déjà patente avant les années 2000 durant lesquelles on a effectivement vu se nouer cet accord –qui commence à se fissurer sérieusement d’ailleurs– sur la modération salariale, le transfert d’une partie de la protection sociale sur la consommation et l’affaiblissement de cette protection. En Allemagne, il s’agissait d’abord de favoriser le développement de l’emploi dans les services pour contenir le chômage dans un pays où l’industrie domine et a tendance à tirer les salaires vers le haut. L’industrie en a profité pour améliorer sa compétitivité prix et, surtout –comme le cas de VW le montre- son taux de marge et sa capacité à investir. Pour l’industrie allemande, il s’est agi en quelque sorte d’une cerise sur un gâteau qui, sans cela, était déjà très présentable.

Pour l’économie européenne, cela a signifié que, non contente d’exporter hors UE sans trop de problème malgré un Euro fort, l’industrie allemande a dominé son marché intérieur de manière plus écrasante encore mais a aussi pris des parts de marché au sein même de l’UE. Les salaires qui ne progressaient plus en Allemagne incitaient les entreprises à aller chercher plus que par le passé encore des débouchés dans le reste de l’UE et elles pouvaient pour cela faire à la fois un effort sur les prix et les investissements nécessaires en raison d’une répartition des gains de productivité qui était beaucoup moins favorable aux salariés qu’elle ne l’avait été par le passé. Comme Rexecode préconise qu’on le fasse aujourd’hui, ceci incitait les autres industries européennes à rechercher elles aussi la compression de leurs coûts et à demander pour cela des efforts aux salariés et aux fournisseurs.

Dans la mesure où elles les obtenaient moins volontiers que leurs concurrentes allemandes et en avaient, pour des raisons de moindre compétitivité hors coûts, plus besoin qu’elle, elles étaient plus enclines à rechercher des solutions dans les délocalisations dans les PECO ou ailleurs. Cela impliquait, on le perçoit très bien dans l’automobile française ou italienne dans les années 2000 et, singulièrement, depuis 2004, une productivité moindre parce que les effectifs décroissaient moins vite que les productions… En bref, une grande économie exportatrice qui n’a pas réellement besoin pour être compétitive de comprimer ses coûts salariaux et sa demande intérieure joue en quelque sorte à contre emploi et imprime à l’ensemble de l’économie européenne une dynamique dont elle est seule à sortir gagnante. Constatant cela, au lieu de se demander si la coordination des politiques économiques n’aurait pas ici un rôle à jouer, on propose d’emboîter le pas à l’Allemagne et d’essayer comme elle, de trouver dehors les débouchés dont on se privera chez soi.

En indiquant que les surcoûts salariaux français résultent davantage du poids des cotisations sociales que du montant des salaires nets qui restent quant à eux très inférieurs à ce qu’ils sont en Allemagne, on laisse accroire que l’on a intégré ces problèmes de pouvoir d’achat et l’on indique aux salariés que les mesures proposées pourraient leur profiter. C’est oublier que les prélèvements sociaux sont des salaires différés et que c’est la demande des chômeurs, des retraités ou des malades qui est alors en cause. Quant au transfert possible d’une partie du financement de cette protection sociale sur une TVA sociale, elle pose les mêmes problèmes et n’est praticable que si elle n’impacte pas trop fortement les prix toute taxe, ce qui incite à en profiter pour réduire les protections –ce qu’ont fait aussi les réformes Hartz. Elle a pour autre avantage de jouer comme une dévaluation en concernant les importations autant que les produits fabriqués localement –ce qui n’est évidemment pas le cas du financement de la protection sociale reposant sur le travail. Cet avantage ne vaut dès lors que si les économies concurrentes n’en font pas autant…

Le rapport Rexecode et la médiatisation dont il bénéficie a le mérite de mettre le débat sur la désindustrialisation sur la place publique et d’inciter à ce que la société civile et le politique s’en saisissent enfin. Il pose toutefois la question franco-allemande en terme de rattrapage là où d’autres rapports comme celui du CAS –d’ailleurs cité par Rexecode- livré avant l’été insistaient davantage sur la question de la coordination et parvenait à des préconisations presque opposées : c’est en effet peut-être moins à la France d’emboiter le pas à l’Allemagne qu’à l’Allemagne de jouer son rôle moteur en laissant à nouveau les salaires croître. Si les institutions européennes veulent convaincre les peuples qu’elles peuvent leur offrir d’autres voies de développement que celles qu’impliquent la mise en concurrence générale des espaces, c’est dans cet après-crise où la catastrophe semble avoir été évitée sans que la croissance ne revienne qu’elles le pourraient. La politique économique en Europe ne peut pas se réduire à un benchmark des meilleures pratiques dont le cas allemand montre à l’évidence qu’elles se développent en large partie au détriment des autres.

La chronique de Bernard Jullien est aussi sur www.autoactu.com.

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