Les indignés espagnols, les profits de Jaguar et Land-Rover et l’UE

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La chronique hébdomadaire de Bernard Jullien directeur du Gerpisa.

Mangées par les sinistres affaires, l’année électorale qui s’ouvre et la candidature Lagarde au FMI, les colonnes de la presse ont peiné à trouver une place pour nous aider à saisir ce qui se passe à Madrid. Pourtant, le fait qu’une large partie de la jeunesse, épaulée par ses aînés, vienne y dire, sans violence, qu’elle n’entend pas se laisser exclure économiquement sans rien dire de la société dans laquelle elle vit devrait interroger plus profondément l’ensemble des responsables économiques et, en particulier, le monde automobile. Comme chacun l’a souligné, il y a une parenté entre ce mouvement et ceux de Tunisie, d’Egypte et, plus évidemment de Grèce. Dans tous les cas, le chômage massif touchant en particulier les jeunes les plus formés et désireux de prendre une part plus active au développement que celle qui consiste à servir dans des restaurants ou à vendre des bibelots aux touristes est la cause première. Dans les cas grecs et espagnols, le fait que l’espoir ne puisse renaître de la chute de dictateurs qui n’existent pas mais qu’il implique plutôt de refuser comme allant de soi une austérité qui, sans offrir de vraies solutions, sert à rassurer les marchés et à donner des gages à des partenaires européens dont le concert n’émet plus depuis des années de notes d’espoir dit clairement que la question posée nous concerne très directement.

On est tenté de rapprocher cette expression collective de désarroi d’une génération née dans la décennie 1985-1995 de ce que nous savons de l’âge moyen des acheteurs de voitures neuves dont l’étude européenne de l’Observatoire du Cetelem rappelait qu’il était en 2009 de plus de 50 ans en Allemagne, en France et au Royaume-Uni. En Espagne, il était de 44 ans mais on sait que ce ne fut le cas qu’en raison de la bulle immobilière et de conditions d’endettement folles qui constituent une large part des problèmes à régler aujourd’hui. Ce qui est clair est que les jeunes espagnols aujourd’hui dans la rue n’ont pas été les principaux bénéficiaires du semblant de prospérité que la bulle avait créée et que son éclatement a des conséquences qui pèsent directement sur eux en bloquant leur accès au marché du vrai travail et en privant leurs parents des moyens de les soutenir dans la difficulté. La protection des créanciers que tente d’organiser l’UE et le FMI en exigeant que l’on taille dans les allocations et les dépenses publiques ne peut dès lors qu’être vécue comme non seulement injuste mais encore comme profondément absurde.

Le fait que, dans le même temps, en France comme en Espagne, on peine à préserver les niveaux de production automobile et/ou que l’on n’y parvienne qu’à condition de monter en gamme et de faire des produits pour les générations des aînés que ni les salariés ni leurs enfants pourtant mieux formés ne peuvent et ne pourront jamais s’offrir n’est pas sans rapport. Le succès de la voie allemande, les profits insolents des spécialistes comme ceux annoncés par Tata pour Jaguar cette semaine et la difficulté conjointe à survivre dans le moyen et le bas de gamme sans mettre une pression terrible sur les salariés et les fournisseurs et faire jouer systématiquement une concurrence des sites au sein de l’UE et aux marches de l’UE décrivent une dynamique économique absurde dont rien n’indique en 2011 qu’il soit question de sortir.

L’horizon nouveau qu’offre à l’automobile les grands émergents n’est guère plus enthousiasmant pour les générations montantes que la défense des créanciers. Sans croissance et sans emploi en Europe, les quelques miettes que récupèreront les salariés de Jaguar ou de Mercedes ne seront rien face à ce qu’ils signifieront pour leurs actionnaires. Pour que ce mouvement ne soit pas celui des élites éclairées qui se détournent de marchés et de paysages sociaux difficiles pour vanter devant des populations de chômeurs et de précaires les mérites de l’ouverture au monde, il faut que les indignés espagnols soient plus audibles que les agences de notations. Il y a ainsi une certaine ironie à voir les constructeurs s’enthousiasmer pour l’appétit automobile des chinois et souligner la jeunesse de leurs acheteurs moyens là-bas. On ne peut être assuré certes que, si les jeunes générations avaient les emplois et les moyens qui leur permettraient d’envisager l’achat de VN, ils en feraient une priorité et conduiraient le Cetelem à nous livrer en 2015 une statistique moins déprimante. On peut en revanche être certain que si les indignés ne sont pas entendus, ils continueront de sortir des écrans radars des constructeurs comme ils sont sortis de ceux des politiques économiques et des programmes des candidats espagnols aux élections du week-end dernier.

La question industrielle qui se pose aujourd’hui en France ou en Espagne dans l’automobile est très étroitement liée à la question macroéconomique et à l’expression qu’on lui donne dans l’Union Européenne. Les réponses microéconomiques qui lui sont données en appelant à la généralisation du "lean manufacturing" ou à une meilleure coordination dans la filière pèseront peu face au poids de ces forces qui dépassent largement l’aire d’influence de l’industrie et de ses dirigeants. Néanmoins, en se demandant si la concurrence peut être l’alpha et l’omega des compétences de la Commission et/ou si l’ouverture des frontières de l’UE aux importations coréennes est judicieuse, certains dirigeants font un pas en direction d’une prise de responsabilité dans ces débats cruciaux. L’automobile sert, depuis Ford, d’incarnation presque naturelle pour des questions qui la dépasse. C’est aujourd’hui le cas encore et il faut que soit assumée cette lourde charge par les uns et les autres. Le Colloque qu’organise le Gerpisa les 8, 9 et 10 juin se situera dans cette perspective. Les débats auxquels Autoactu vous convie le 23 également.

La chronique de Bernard Jullien est aussi sur www.autoactu.com.

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