Le Territoire contesté. L'aménagement du territoire en France, 1934-1968

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Seminar Presentation

Source:

Séminaire d'histoire des entreprises, CENTRE DES RECHERCHES HISTORIQUES-EHESS Salle 3, Rez-de-chausée, Bâtiment Le France, 190-198 Avenue de France – 75013 Paris (2011)

Résumé:

Introduction

En 1945, dans le magazine d'affaires Hommes et techniques, Louis Chevalier dénonçait l'hostilité de l'industrie française à la production décentralisée. Bientôt connu comme l'historien des Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIXe siècle, Chevalier avait récemment été membre d’un groupe d'étude gouvernemental sur la localisation industrielle. Alors que la décentralisation industrielle avait une longue tradition en France — « les industriels de la capitale ont cherché en province une main-d’œuvre nombreuse, moins chère que la main-d’œuvre parisienne et moins sensible aux fièvres sociales » écrivait Chevalier — cette tendance s’était progressivement estompée au cours du siècle dernier. La concentration sans précédent de l'industrie dans la région parisienne et le nord-est de la fin du XIXe au début du XXe siècle laissait aujourd’hui supposer que la production moderne était un phénomène métropolitain. C’était, commentait Chevalier, comme si «[l]’industrie décentralisée n’a[vait] jamais eu d’histoire ».

Pourtant, un tournant s’était amorcé une décennie plus tôt. La croissance fantastique de la région parisienne au début du siècle, les grèves historiques de 1936 et la menace d'une guerre aérienne avec l'Allemagne avaient entraîné les premiers efforts pour organiser une décentralisation d’usines de Paris et de ses banlieues ouvrières. Pour Chevalier, cependant, ces initiatives étaient trop souvent « stériles, négatives et souvent anti-économiques ». Par leur échec même, elles ne faisaient que souligner combien peu l’État et les entreprises françaises avaient maîtrisé la décentralisation, par rapport aux industriels d’autres pays qui délocalisaient désormais leur production vers des régions de main-d’œuvre bon marché. Résoudre ces problèmes, voilà le projet de Chevalier et des hommes qui l’entouraient dans le groupe d’études sur la localisation industrielle créé par Vichy trois ans plus tôt. « Il ne s’agit plus seulement de fuir les grèves ou les bombes et de les fuir le plus vite possible et à tout prix », insistait l’historien, « mais de réaliser dans le temps convenable des déplacements heureux et rentables d’établissements ».
La situation que Chevalier décrivait en 1945 était devenue méconnaissable deux décennies plus tard. Entre-temps, et particulièrement de 1954 à 1964, les autorités publiques avaient créé un ensemble de programmes sans précédent pour remodeler la géographie industrielle de l'hexagone. Usant « de la carotte et du bâton », l’État a inventé un système d’aides et de contraintes, auquel les collectivités locales et les nouveaux comités d’expansion ont largement participé en développant leurs propres programmes d’incitations. Cet effort d'industrialisation a par ailleurs conduit à de vastes programmes d’infrastructures et de services publics – depuis les autoroutes et les instituts de recherche, jusqu’aux équipements culturels et touristiques – pour soutenir la croissance économique et corriger des disparités régionales. La nécessité de coordonner ces investissements a également conduit à des réformes administratives majeures, culminant dans la « régionalisation » de la planification et de l'administration en 1964. Les programmes ministériels et des financeurs semi-publics étaient désormais soumis à des critères de distribution géographique. De nouvelles « missions » administratives et des assemblées régionales relayaient la planification en province.

Si, au début des années 1950, les réformateurs français pouvaient encore déplorer leur retard sur les politiques de développement régional d’autres pays européens et même des États-Unis, une décennie plus tard, ils se félicitaient d'avoir largement dépassé la plupart de ces politiques étrangères. L'hexagone avait désormais ce que l’urbaniste britannique Peter Hall a appelé « un appareil de planification sans pareil, par son étendue et sa sophistication, dans le monde développé». Cette tradition de planification particulière reposait sur une expression idiomatique : l’aménagement du territoire. Apparue pour la première fois en 1947, elle désignait une conception totalisante de l’intervention étatique, selon laquelle l’organisation de l’espace géographique servirait de cadre pour coordonner l’ensemble des programmes économiques, sociaux et culturels.

Ce sont ces transformations de la place et du rôle des autorités publiques dans le développement territorial entre les années 1930 et les années 1960 que nous abordons dans ce travail de recherche. Peut-être plus qu’à tout autre moment dans l’histoire française, les politiques d’aménagement du territoire d’après-guerre ont mis le problème des inégalités régionales et de la production collective de l’espace national à l’avant de la scène politique. Retracer la carte de l’hexagone est devenu un enjeu central dans la planification des villes, la promotion de la croissance économique, la restructuration de l’industrie et des relations du travail, ainsi que dans la réforme de l’État et du politique.

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