Le rapport Sartorius : un rapport plus novateur qu’il n’y paraît

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Comme l’indiquaient les titres des articles qu’Autoactu lui consacrait cette semaine, le rapport Sartorius est à la fois une manière d’avaliser le plan social de PSA et une contestation de la stratégie passée et présente de PSA. En cela, politiquement, à l’instar de ce que l’on avait senti dans les différences de tonalité des déclarations d'Arnaud Montebourg avant et après l’été, il indique que le gouvernement n’entend ni faire front commun avec celles des organisations syndicales qui vont se battre contre la fermeture d’Aulnay et le reste du plan ni les abandonner à une direction à laquelle elle ferait pleinement confiance pour faire en sorte que ce plan là ne soit pas suivi d’autres. L’insistance mise en cela à tenter de prévenir une dégradation de la situation du site de Rennes La Janais est significative. Elle est pleinement cohérente avec l’expression d’une certaine circonspection vis à vis de l’accord avec GM et d’une forme d’appel à la vigilance quant au contenu qui sera finalement donné au dit accord.

Sans surinterpréter ce qu’entend suggérer ce positionnement entre deux eaux, il semble vouloir dire au MEDEF qui soutient fermement l’état major de PSA que l’avalisation du plan PSA ne vaut pas effacement du gouvernement socialiste face aux chefs d’entreprises seuls capables d’apprécier les nécessités économique et le bien fondé stratégique des décisions qu’ils prennent et qui impactent lourdement l’activité et l’emploi. En pourfendant la mauvaise qualité du dialogue social chez PSA sur les questions stratégiques et en indiquant que les auteurs du rapport comme l’Etat sans doute sont aussi mal traités par la direction de PSA que les organisations syndicales, le rapport dessine un espace, qui n’est pour l’instant que virtuel, dans lequel les dites stratégies seraient négociées autour d’un examen paritaire de leurs conséquences et de leur soutenabilité à long terme.

Dans la "lettre de mission" qu’il avait reçue et que le rapport fournit en annexe, on lit : "votre rôle sera (i) de permettre l’émergence d’un diagnostic ; de le partager si possible avec les partenaires sociaux et (ii) de vous associer à l’expertise menée par les organisations syndicales sur les mesures de redressement proposées par le groupe afin de déterminer si celles-ci sont proportionnées aux difficultés alléguées".
La solidarité entre l’Etat et les organisations syndicales pour contre-expertiser ce qui été fait dans le passé, ce que vaut le plan et ce que vaut la stratégie dans laquelle il s’inscrit est donc clairement affirmée : l’Etat met son ingénieur général des Mines à leur service pour qu’ensemble, ils n’aient pas à prendre pour argent comptant ce que dit la direction et puissent "challenger" ses chiffres, ses raisonnements et ses conclusions. Dans cette perspective, comme les organisations syndicales, le rapport se montre soucieux des conséquences de ce plan et de l’analyse qui le sous-tend non seulement sur le devenir de PSA mais encore sur celui du reste de l’industrie automobile française en évoquant, très explicitement, l’amont de la filière et, de manière beaucoup plus subliminale, Renault.

Ainsi, le credo semble être au fond que l’automobile est une affaire trop importante pour être laissée à l’appréciation de l’Etat Major des groupes qui en déterminent le sort en France. Il ne convient sûrement pas au MEDEF mais il se conçoit assez bien dans la phase actuelle pour l’actuelle majorité. Il rappelle d’ailleurs certains traits du modèle allemand et singulièrement de la gouvernance de VW dont les grandes décisions stratégiques nécessitent dans la fameuse loi VW que l’IG Metall et le Land de Basse Saxe les valident et puissent pour cela disposer de tous ces éléments d’informations dont aurait tant aimé disposer Sartorius et que les syndicats réclament à longueur d’années chez PSA ou chez Renault.

Ainsi, le rapport Sartorius est entre deux eaux parce qu’il laisse la porte du dialogue ouverte en indiquant reconnaître que les décisions prises en juillet étaient difficilement évitables mais en soulignant aussi :
i) que la situation a été amenée par une stratégie passée hautement problématique ;
ii) que le plan a lui seul comme les trois volets de la stratégie actuelle de PSA (montée en gamme, accélération de l’intercontinentalisation et alliance avec GM) ne sont pas suffisamment clairs et assurés pour que la soutenabilité de la position économique de l’entreprise soit sinon garantie du moins convaincante.

Par cette posture, le rapport est plus original et novateur qu’il n’y paraît : il rompt avec de très longues années d’effacement de l’Etat et des partenaires sociaux face aux managers des multinationales réputés être les seuls à même de saisir leur environnement et de conduire leurs affaires. La France, réputée colbertiste, s’est à partir des années 80 ancrée dans cette attitude qui consiste à penser que l’Etat est là pour soutenir les entreprises en leur offrant l’environnement le plus favorable possible à leur business. Devenue commune aux élites conservatrices et progressiste, cette nouvelle vérité faisait déclarer à Denis Ranque, Président du Cercle de l’Industrie, plutôt classé dans le camp "progressiste" (http://www.cercleindustrie.eu/fr/2011.html) : "Un ministre de l’Industrie doit avant tout s’assurer que ses collègues ne prennent pas de mesures nuisibles."

Dans le monde anglo-saxon on a inventé le terme de RSE (responsabilité sociale des entreprises) comme une espèce de reconnaissance des limites de cette attitude de total
abandon du sort de l’entreprise aux seuls managers : une forme de contrôle a posteriori des effets sociaux de ces stratégies construite autour d’indicateurs et tableaux de bord spécifiques est alors censée permettre de s’assurer qu’elles ne font pas trop de dégâts et incite à tenter de les anticiper. Ce pis-aller – qui n’a jamais eu grand succès outre-rhin tant il paraissait en retrait par rapport aux pratiques co-gestionnaires – est bien en deçà de ce que, potentiellement, le rapport Sartorius ouvre comme perspective

Au néo-libéralisme, il permet d’envisager que se substitue progressivement une forme de néo-colbertisme qui obligerait les responsables des grandes entreprises à négocier leurs stratégies avec les autres partenaires sociaux. Ceci obligerait les managers à cesser de penser qu’ils peuvent tout faire, à concevoir de vraies stratégies une et à s’y tenir ce qui, chez PSA par exemple, pourrait changer bien des choses. Ceci obligerait en retour les autres parties prenantes que sont les politiques et les organisations syndicales à s’en montrer solidaires ce qui, comme la teneur du rapport et comme la bagarre qui s’est ouverte autour de la fermeture d’Aulnay l’indiquent, n’a guère de raisons d’être le cas aujourd’hui : mis devant le fait accompli, pouvoirs publics et syndicats ne peuvent que tenir leur rôle de « résistants » pour tenter d’infléchir des décisions dont ils ne peuvent vérifier le bien-fondé ; tel ne serait pas le cas si les difficultés actuelles avaient été précédées d’un dialogue nourri autour de l’entreprise, de son environnement et de sa stratégie. Comme on l’a souvent dit, le patronat a les partenaires sociaux qu’il mérite.

La chronique de Bernard Jullien est aussi sur www.autoactu.com.

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