Que nous dit la hiérarchie des baisses des immatriculations en janvier 2009 dans le monde ?
Soumis par Bernard Jullien, GIS-Gerpisa, Ecole Normale Supérieure de Cachan le 2 mars 2009 - 10:00
La chronique hébdomadaire de Bernard Jullien directeur du Gerpisa.
AutoActu nous livrait cette semaine les statistiques mondiales de ventes de véhicules légers (VP + VUL) pour janvier. Elles fournissent un tableau vertigineux des baisses des volumes auxquelles n’échappent que quelques petits marchés marginaux aux deux sens du termes : il s’agit de petits volumes et, à l’image du marché iranien, ils évoluent assez indépendamment des grandes tendances de l’économie mondiale. Etant donnée l’espèce d’unanimité dans la déconfiture des marchés que relaie d’ailleurs l’incapacité absolument générale des constructeurs à ne pas subir de pertes, il est fort difficile de repérer dans ce tableau les éléments saillants qui permettraient de saisir de quoi l’avenir pourrait être fait. Tout au plus repère-t-on une forme de hiérarchie à la baisse qui peut permettre de distinguer celles des économies dont la croissance était la plus insoutenable de celles où elle l’était moins.
Ainsi l’Amérique du Nord voit son marché baisser de 37% pour s’établir à 656 880 unités. Il était déjà en baisse de 2,9% entre janvier 2007 et janvier 2008. On se dit alors que dans une société suréquipée en automobiles, on peut continuer de rouler en immatriculant, pendant quelques années au moins, presque deux fois moins de véhicules qu’on en immatriculait quelques années auparavant. Lorsque l’on sait combien les comptes des ménages américains sont aujourd’hui dégradés, pour des années, par leur recours passé au crédit hypothécaire, on a du mal à être optimiste et on comprend que GM ait présenté à l’administration Obama un plan qui table sur des immatriculations en 2009 et 2010 autour de 10 millions.
On retrouve les traces de ce phénomène au sein de l’Union Européenne où la catastrophe est la plus manifeste sur les marchés correspondant aux économies où le crédit hypothécaire et la bulle immobilière s’étaient combinés pour donner aux ménages un pouvoir d’acheter des VN sans relation avec les revenus de leur travail. Ainsi le marché irlandais baisse de 68,5%, le marché espagnol de 42,8% et le marché anglais de 32,8%. Les économies dans lesquelles ces formes de crédit n’étaient pas accessibles connaissent des baisses moindres de leurs marchés : le marché allemand ne baisse que de 15,5% et le notre de 10,8%. On peut là encore considérer que ces derniers repartiront plus vite que les premiers car les comptes des ménages y sont moins dégradés et que, d’une certaine manière, le suréquipement a été moindre les années passées. Dans tous les cas, des deux côtés de l’Atlantique – comme au Japon d’ailleurs – chacun a de sérieuses raisons de douter des capacités futures d’absorption par la demande d’une offre évidemment très largement excédentaire aujourd’hui mais qui pourrait bien le rester demain : personne ne sait plus dire aujourd’hui quel serait le niveau "normal" de la demande sur les marchés mûrs mais l’expérience de cette crise sera d’évidence celle d’une motorisation plus frugale des sociétés concernées ; il y a de sérieuses raisons de penser que cela laisse des traces sur les prix praticables comme sur les rythmes de renouvellement.
Le tableau que nous livre les statistiques de janvier confirme de prime abord cette interprétation en termes de "besoin de VN" des sociétés. En effet, comme le soulignait jeudi Florence Lagarde, le fait marquant de ce premier mois d’immatriculations 2009 est que, pour la première fois, la Chine passe devant l’Amérique du Nord en voyant son marché baisser de 4,5% seulement alors qu’il avait cru de 6% entre janvier 2007 et janvier 2008. Malgré des recettes d’exportation réduites par la récession mondiale, la Chine semble réduire peu sa demande automobile et montrer ainsi que, sur un marché de premier équipement, on se passe moins volontiers d’acheter des VN que sur nos marchés mûrs. Même si les marchés brésiliens et indiens connaissent eux aussi des baisses, celles-ci restent (avec -7,6% et -9,3% respectivement) relativement limitées au regard de ce qui se passe globalement et cela confirmerait notre interprétation.
Tel n’est toutefois pas le cas dans tous les émergents et en particulier en Russie et dans les PECO où l’on constate des baisses souvent vertigineuses : la Russie est à -33,2% ; la Roumanie à -66% ; l’Ukraine à -67,2% ; la Hongrie à – 48,7%. Se combinent ici la dépendance des économies concernées au crédit et la dépendance à l’exportation des matières premières et/ou des biens manufacturés qui tendent à casser le processus d’émergence des marchés concernés en même temps d’ailleurs que leur croissance industrielle. Même si ces phénomènes existent aussi pour la Chine, le Brésil ou l’Inde, ceci semble indiquer que les grandes économies relativement plus autonomes résistent mieux et qu’elles ont tout à gagner à favoriser leur demande intérieure quitte à réduire leurs capacités exportatrices (et, pour la Chine au moins, leur faculté à prêter au reste du monde). Le cas de la Chine et celui de l’Inde – où la Nano sera finalement lancée ce mois-ci – montrent que si ce devait être le cas, les autorités feront en sorte que cela s’opère au profit de constructeurs locaux plutôt qu’à travers les investissements directs étrangers.
Au total, la géographie de la déconfiture offre donc quelques clés de lecture utiles de la crise actuelle. Elle montre fondamentalement que ni les marchés mûrs ni les émergents ne sont égaux face à elle en particulier parce que retrouver une consommation dynamique liée à la progression de revenus d’activité n’est pas également probable partout.
La chronique de Bernard Jullien est aussi sur www.autoactu.com.
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