Le "modèle allemand" mis à l’épreuve par le scandale Volkswagen

La roche tarpéienne n'est jamais loin du Capitole...

Comment une entreprise sérieuse, solide et ambitieuse peut-elle accoucher, à un niveau ou un autre, d’une décision aussi folle que celle dont on parle depuis deux semaines ? Dès lors que, comme l’a montrée la démission de Winterkorn, chacun sait depuis le début que la stratégie Kerviel consistant à charger un individu pour sauver l’organisation ne fonctionnera pas, c’est la gouvernance de l’entreprise qui est en cause. Puisque, quand il s’agissait d’exhiber les vertus du modèle allemand et la puissance du "made in Germany", Volkswagen était, depuis des années, l’exemple canonique, le séisme n’est pas limité au cas de VW et on voir surgir ou ressurgir en Allemagne et bien au delà un doute quant aux vertus supposées du "modèle allemand".

La brèche ouverte par l’événement est volontiers occupée par les tenants d’une politique de gauche qui encensaient autrefois la faculté dont faisait preuve VW de résister aux sirènes du "Share Holder Value Management" pour préserver les valeurs de l’industrie qui exige un capital patient contre le court-termisme des pratiques managériales dédiées aux intérêts des seuls actionnaires (1).
Faisant feu de tous bois, on a ainsi entendu Mélenchon s’amuser de voir des allemands qui accusaient il y a peu les grecs d’avoir falsifié leurs comptes nationaux être aujourd’hui obligés de gérer un énorme mensonge.  Il ne faisait que reprendre une rhétorique que l’on avait entendu dès le 22 septembre sur les ondes anglaises (2).
Elle est également exploitée par les libéraux et les ultra-libéraux qui voulaient depuis longtemps avoir la peau de la cogestion à l’allemande et de la loi Volkswagen qui est depuis des années son symbole. Eux s’étaient déjà exprimés moultes fois pour regretter que le Länder de Basse Saxe et IG Metall privent l’entreprise de la mobilité et de la réactivité qu’exigent la mondialisation et les formes de concurrence auxquelles l’industrie automobile est désormais soumise. Ils avaient récemment utilisé l’épisode de la guerre des chefs en avril pour repartir à l’offensive et s’inquiéter plus crument des intérêts des actionnaires et de la capacité du management à les défendre contre les représentants des salariés.

Les faits n’offrent pas de prime abord matière à rouvrir ce débat puisque la décision malheureuse prise ne relève pas d’un arbitrage entre les intérêts des actionnaires et des autres "stake holders" ou entre les intérêts des salariés ou des régions allemandes et le reste du monde.
Ils indiquent plutôt que, dans la gouvernance de l’entreprise, malgré l’affichage et l’adhésion cosmétique à tous les pactes d’entreprises responsables à la mode, les questions environnementales restent marginales. C’est ce que les lobbies écologistes ont souligné en indiquant que la question avait depuis des années été identifiée. La cogestion ressort alors comme étant inapte à prendre en compte sérieusement certains enjeux : dès 2007, son aveuglement aux questions éthiques avait été en débat lors du scandale qui avait conduit Hartz à quitter l’entreprise après que les relations troubles entre la DRH et les représentants de l’IG Metall aient été révélées; en 2015, c’est son inaptitude foncière à prendre au sérieux les question de développement durable qui est pointée.

Au delà des deux scandales, point une interrogation qui concerne VW autant que "le modèle allemand". Elle renvoie à la quête d’un consensus allemand qui paraît tellement difficile à garantir et tellement prioritaire que, pour être obtenu et/ou pour être préservé, il implique, comme une espèce de contrepartie implicite, une forme de négligence – voire d’autisme – des autres dimensions.
On a ainsi affaire à une machine qui fonctionne bien lorsque l’hypothèse selon laquelle "ce qui est bon et vrai en Allemagne est bon et vrai partout" est bon gré mal gré vérifiée mais qui est bien en peine de s’adapter lorsque tel n’est pas le cas.
VW part ainsi à l’international avec les mêmes produits, les mêmes modèles d’usine, les mêmes fournisseurs et la volonté presqu’explicite de reproduire le même "modèle social" que celui qu’elle a éprouvé en Allemagne. Le plus souvent - et durant le dernière décennie en particulier -, ça marche et le modèle est conforté. La nécessité de l’interroger, de l’adapter, de l’enrichir, de "l’hybrider" et/ou de l’ouvrir n’apparaît pas alors : tout va bien ; le dissensus, ennemi absolu, n’a pas sa place : le consensus s’affirme, l’autorité du pouvoir central croît parallèlement.

La contrepartie logique est que la capacité d’adaptation et d’innovation est amoindrie en proportion. Alors, lorsque la belle machine "tombe sur un os", que les produits ne s’imposent pas naturellement comme en Inde ou aux Etats-Unis, que la reproduction d’un système cogestionnaire dans les usines est difficile comme ce fût le cas à Chattanooga ou que le cadre règlementaire bien maîtrisé en Europe change de configuration et n’est pas à sa botte, VW est aussi à l’aise qu’une poule qui a trouvé un couteau. La contrepartie autistique du consensus est alors perceptible.

Les français qui rêvent de faire de la PFA une VDA, du Made in France un succédané du Made in Germany, de notre culture du dissensus démocratique une culture du consensus industriel exportateur et de nos divisions syndicales une machine à cogérer les mutations trouveront peut-être là matière à réfléchir : autant appeler à une universalisation des règles de "bonne gouvernance" à l’anglo-saxonne (que l’on ne manquera pas d’entendre dans les semaines à venir) a toutes les raisons d’être rejeté, autant l’appel récurrent à se conformer à ce modèle allemand devra à l’avenir être tempéré par le souvenir de cet épisode qui n’est pas qu’un épiphénomène.

 

 

(1) Voir par exemple : JÜRGENS, U., LUNG, Y., VOLPATO, G.,FRIGANT, V. (2002) The Arrival of Shareholder Value in the European Car Industry – A Case Study Comparison of Four Car Makers, Competition & Change, 6 (1), 61- 80.
(2) Prof Karel Williams of the University of Manchester business school told BBC Radio 4’s Today programme that the VW scandal reflected badly on Germany. “Germany has been lecturing the Greeks for years on how they cheated on the budget deficit calculations and now look at this – Germany’s largest company is cheating on emissions,” Williams said. “It’s not just a crisis for the company. It is a major set of issues about ineffective regulation as in Libor.” 
http://www.theguardian.com/business/2015/sep/23/volkswagen-chief-martin-winterkorn-quits-emissions-scandal

La chronique de Bernard Jullien est aussi sur www.autoactu.com.

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