Smart : patronat et syndicats, les politiques du pire

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La glose médiatique sur les évènements intervenus en fin de semaine chez Smart n’a - à de rares exceptions près – pas rendu compte des enjeux fondamentaux. Certains se sont vautrés dans le piège que leur tendait la direction de Smart et se sont empressés de conclure que les syndicats ne représentaient pas leur base puisqu’ils refusaient un accord que les salariés acceptaient et en faveur duquel ils s’étaient exprimés lors du sonndage organisé par la direction.
D’autres n’y ont vu que l’effet manifeste d’un chantage à l’emploi et aux délocalisations d’un actionnariat sans foi ni loi auquel la mondialisation et le chômage donne désormais tout pouvoir pour revenir mois après mois sur tous les acquis.
 
Aux premiers, on peut répondre que, depuis des décennies, le droit du travail et les syndicats existent parce que face à son employeur un salarié n’est pas à parité et qu’il convient dès lors d’appliquer en matière de travail un droit des contrats spécifique qui corrige l’asymétrie fondamentale qui marque la relation (1).
Dans le cas précis de Smart, chacun aura saisi que les propos rassurants de la direction indiquant que ceux qui refuseraient leur nouveau contrat ne feraient l’objet d’aucune discrimination n’ont convaincu personne : les propos lénifiant du management qui considère que les salariés ont montré "un engagement très fort pour améliorer la compétitivité de notre site de production" flirtent avec les limites de la provocation.
 
Aux seconds, on doit répondre qu’ils ont raison sur le fond et que les ficelles tirées par les responsables de Smart sont bien celles auxquelles les salariés français sont habitués : la mise en concurrence des sites est de facto depuis que Ford, GM, PSA et Renault ont ouvert – ou développé – en Espagne des sites concurrents de leurs sites anglais et français dans les années 70. Cette délocalisation est  le moyen qu’ont trouvé les constructeurs pour régler leurs problèmes sociaux.
Les constructeurs allemands ont peu fait usage de ce ressort mais l’occasion fait le larron et, indéniablement, le fait que la nouvelle Smart Fortwo ait été développée avec Renault et que sa jumelle Forfour soit assemblée à Novo Mesto en Slovénie a rendu la menace crédible.
Il n’en reste pas moins que le rapport des forces est celui-ci et qu’il est aussi de la responsabilité des organisations syndicales d’en tenir compte ne serait ce que parce que et le management et leurs mandants auront cela en tête in fine.
 
On a donc d’un côté un patronat qui, du début à la fin, a feint de vouloir dialoguer avec les syndicats et parvenir à un accord applicable. Il a commencé par organiser un sondage qui proposait à des cadres et à des ouvriers de s’exprimer sur des dispositions qui n’avaient pas du tout le même sens pour les uns et les autres : : les cadres travaillant déjà plus de 35 heures et n'utilisant pas systématiquement tous les jours de RTT auxquels on leur demande de renoncer concédaient moins que les ouvriers. Ils pouvaient de surcroît avoir le sentiment qu'ils étaient encore plus "délocalisables" que les ouvriers.
La patronat a souhaité ainsi entrer en négociation avec un argument qui déjà était que les organisations pourtant fraichement portées à la majorité par les urnes étaient décalées par rapport aux salariés. Il a ensuite avancé dans la négociation avec en tête la solution de contournement de l’opposition syndicale qui a finalement été mise en œuvre.
Avec le travail fait auprès des médias et la conviction désormais partagée que la mondialisation ne nous laisse guère le choix, faire porter aux non-signataires la responsabilité du passage par le procédé très inédit de la "proposition" d’un avenant au contrat de travail devait être un jeu d’enfant.
 
De l’autre côté, les organisations syndicales finalement étaient en difficulté. Elles avaient face à elles des propositions qui valaient renoncement aux 35 heures et baisse des salaires horaires et peu d’éléments tangibles pour justifier économiquement la nécessité de cette évolution. Dès lors que le management leur indiquait qu'il pourrait au bout du compte en passer par cette proposition individualisée, la négociation était tronquée.
Face à cela, en partie "drivés" par leur centrale, les organisations non signataires ont souhaité indiquer combien le procédé était inacceptable. De leur point de vue, se coucher créait un précédent et s’opposer ne leur faisait prendre aucune responsabilité économique puisque, in fine, la mesure présentée comme nécessaire passerait.
Les organisations signataires ont considéré elles qu’elles devaient parvenir à un accord, pour préserver l’idée même qu’il était indispensable de passer par elles pour faire évoluer de manière si "substantielle" le contrat de travail, .
En outre, l’accord prévoyait – comme l’indiquait Florence Lagarde dans son article jeudi – des clauses que l’avenant proposé par la direction aux salariés a supprimé.
 
Aujourd’hui, la CGT en appelle au soutien de l’Etat pour qu’il fasse respecter la disposition qui rend l’accord des syndicats majoritaires obligatoires dans un tel cas.
Il y a toutes les chances qu’elle ne l’obtienne pas et CFDT et CGT le savent et le savaient en refusant de signer. Ceci signifie que les deux organisations ont pris le risque – pour défendre des principes par ailleurs défendables de leur point de vue – d’affaiblir considérablement le paritarisme et – donc – leurs propres positions : les salariés sauront désormais que, quel que soit leur vote et les positions que défendront les organisations qu’ils élisent, leur direction pourra passer outre ; les employeurs se souviendront de Smart et sauront rappeler que à l’issue des négociations, passer au dessus des syndicats non signataires reste une option applicable.
 
Comme ose le rappeler à contre-courant Hubert Landier dans une interview à Atlantico malgré ce que l’interviewer aimerait lui faire dire (2), il n’est pas du tout certain que cela soit un bon calcul ni pour le management de Smart ni pour les employeurs qui seront tentés demain par le même type de stratégie.
Dans la mesure où ni le patronat ni l’Etat ne semblent plus être convaincus de l’intérêt de voir s’imposer les principes de la négociation collective, il était probablement de la responsabilité – et de l’intérêt – des organisations syndicales d’être convaincus pour trois. Certaines l’ont saisi. D’autres ont préféré les principes à la Real Politik.
 
(1) Dans les termes du Nouveau Parti Anticapitaliste, cela donne : "Alors que chaque salarié est dans une situation de subordination vis à vis de son employeur, référendum et nouvelle signature individuelle d'un contrat de travail sont des instruments au service exclusif de l'arbitraire patronal."
(2)  La rédaction d’Atlantico a donné comme titre à l’interview "Smart et les 35h : quand la rigidité des syndicats génère une situation qui pénalise aussi bien les entreprises que les salariés". C’est très certainement ce qu’elle aurait aimé que l’interviewé dise mais bien loin de ce qu’il répond aux questions qui lui sont posées.

La chronique de Bernard Jullien est aussi sur www.autoactu.com.

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