L’illusoire exercice bénéficiaire de Blue Solution du Groupe Bolloré

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La presse financière a fait écho à l’annonce du Groupe Bolloré qui s’est félicité jeudi de ce que sa filiale cotée Blue Solutions ait enfin dégagé des bénéfices en 2015. Cette nouvelle mérite effectivement l’attention : elle semble indiquer que la prise de risque de Bolloré qui a suscité longtemps des doutes se révèle d’ores et déjà payante et conforte le camp de ceux qui soutiennent à Paris ou en Bretagne les projets de l’industriel.
 
C’est effectivement ce que laisse accroire le Power Point de présentation des résultats de Blue Solutions telle qu’ils sont proposés par le Groupe  :  on y voit en effet présentés d’abord les chiffres de Blue Solution en un slide ; les deux autres sont consacrés à Blue Applications ; une ligne sibylline signale que Blue Solutions se verra ouvrir de septembre 2016 à juin 2018 des « options exerçables sur les entités composant le périmètre de Blue Applications tandis qu’une note précise que sont « logés » dans Blue Applications les dites entités que sont Bluecar, Bluecarsharing, Autolib, Bluebus, Bluetram, Blueboat, Bluestorage, IER et Polyconseil.
En quelques clics, il est assez aisé de retrouver les éléments de décodage de tout cela dans des déclarations de Vincent Bolloré lui même datant de octobre 2013, c’est à dire de l’introduction en Bourse de Blue Solutions. A une journaliste avisée de Investir qui lui demandait alors "Pourquoi ne pas avoir intégré dans le périmètre de l'opération les sociétés de Blue Applications ?", Vincent Bolloré répondait : 
"Pour l'instant, ces sociétés perdent de l'argent et leurs activités ne sont pas encore totalement matures. Blue solutions bénéficie de sept options d'achat portant sur l'ensemble des sociétés de Blue Applications qui seront exerçables de septembre 2016 à juin 2018. Mais dans l'immédiat, il est donc préférable que Bolloré SA conserve l'intégralité du capital pendant les deux prochaines années, car des réglages sont nécessaires et il existe encore des besoins de financement. Blue Applications bénéficie ainsi d'un accord de trésorerie auprès de Bolloré SA."  
 
Le choix est ainsi clairement affirmé : les activités sont découpées pour que relèvent de Blue Solutions celles qui peuvent gagner de l’argent alors que celles qu’il faut maintenir durablement sous perfusion relèvent de Blue Applications. 
Dans la mesure où Blue Solutions vend l’essentiel de ses batteries à Blue Applications et parvient à l’équilibre en voyant croître le nombre de celles qu’elle parvient à leur vendre, on serait même perfidement amené à suggérer que plus Blue Applications creuse ses pertes et mieux va Blue Solutions. 
En effet, comme l’indique son site "Blue Solutions est la société qui regroupe les activités de stockage d’électricité développées par le Groupe Bolloré. (…) Le Groupe a mis au point des batteries et solutions de stockage d’électricité qui reposent sur une technologie unique, la batterie LMP® (Lithium Métal Polymère) ainsi que sur la technologie des supercapacités. (…)  Ces batteries sont utilisées dans des applications mobiles (véhicules électriques), mais aussi dans des applications stationnaires (stockage d’électricité pour les particuliers, les entreprises, les collectivités…) développées et commercialisées par d’autres entités du Groupe réunies au sein de Blue Applications, qui connaissent depuis 2011 un développement rapide sur tous les continents."
 
Les chiffres présentés lors de la célébration de ce premier exercice bénéficiaire insistent essentiellement sur la croissance du nombre de batteries vendues : ce sont ainsi 2930 packs de batteries équivalent 30 kWh qui auraient été livrés en 2015 (contre 2396 en 2014) et Blue Solutions espèrerait en vendre 3000 à 4000 en 2017 et 5000 à 6000 en 2018/2019. Ils correspondent aux productions de Bluecar auxquelles s’ajoutent désormais les Bluebus, Bluetram et Blueboat.
Ceci signifie clairement que le fait que Blue Solutions dégage des bénéfices ne permet pas de statuer sur la réussite de l’entreprise de diversification vers le stockage de l’énergie tentée par Bolloré. D’abord, comme l’indique le site, mise à part l’E-Méhari, la batterie LMP® ne parvient à trouver de clients qu’en interne. 
Ensuite, lesdits clients ne semblent parvenir aujourd’hui à fabriquer des applications utilisatrices de la technologie qu’en s’impliquant assez largement en aval pour que lesdites applications aient des utilisateurs finaux. 
Typiquement, Bluecar n’existe guère que grâce à Autolib et quelques autres services d’auto-partage en trace directe (*). De même, en matière de stockage dit stationnaire, les très séduisants projets africains appelés Bluezone relèvent encore d’évidence de la logique du "démonstrateur".
Ceci n’invalide pas forcément la pertinence de ces projets et la persévérance dont fait preuve l’entreprise pour promouvoir sa solution technique en matière de stockage de l’énergie. 
Ceci montre par contre que, dans de tels domaines, les marchés financiers et les investisseurs ont bien du mal à se voir transmettre les éléments nécessaires pour juger de la fiabilité à long terme des projets auxquels on leur demande de croire. 
En l’espèce, la présentation des résultats de Blue Solutions est un modèle de duplicité. Alors que, sur le plan comptable, les choses sont assez claires, la manière de présenter les résultats est telle que la presse, souvent paresseuse, s’empresse de passer de Blue Solutions à Blue Applications et de laisser accroire que ce sont l’ensemble des investissements de Bolloré dans l’électrique qui – consolidés – sont en passe de devenir rentable. 
Ce n’est ainsi pas la communication de Bolloré qui affirme que "Blue Solution entend réaliser "comme prévu 7 projets d'autopartage à fin 2017"" mais un journaliste qui rend compte de la nouvelle  . 
Tout a été fait pour que cette confusion règne. La pente a été savonnée pour que les journalistes glissent. Ils ne s’en privent pas. Bien joué.
 
 
 
(*) Les spécialistes de l'auto-partage distinguent "auto-partage en boucle" et auto-partage "en trace directe". Le premier type correspond aux systèmes où on demande à l'utilisateur de ramener le véhicule là où ils l'ont pris. Le second type permet de prendre le véhicule en un lieu et de le laisser en un autre. Ce second type est réputé beaucoup plus lourd et compliqué à organiser que le premier. Autolib est réputé avoir acquis en ce domaine une compétence jamais égalée.

La chronique de Bernard Jullien est aussi sur www.autoactu.com.

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