Quelle place pour la filière hydrogène en France et dans le monde ?

Superchargeur, le vrai
Après les annonces japonaises début mars (1), notre attention est attirée sur la filière hydrogène en France par la publication la semaine dernière du bilan que tire de leur expérience en Auvergne-Rhône Alpes, les membres du consortium HyWay (2). Coordonné par le pôle de compétitivité Tenerrdis (3), le projet HyWay est soutenu et cofinancé par l'Ademe, le Conseil Régional d'Auvergne-Rhône-Alpes et l'Europe via le fonds Feder. Il s’adosse à une série de partenaires comme Air Liquide, le CEA, CNR, Engie Cofely et Engie GNVERT, GEG, McPhy et Symbio qui ont financé 63% des 3,6 millions d’euros qu’a coûté ces 36 premiers mois du projet qui rentre en 2018 dans sa phase 2.
 
Ainsi que l’indique la synthèse du bilan publié (4), la phase 1 consistait à mettre en service deux stations de distribution d’hydrogène, l’une à Lyon et l’autre à Grenoble, et à commercialiser une flotte de véhicules électriques équipés  d’un prolongateur d’autonomie à hydrogène, des Kangoo ZE H2. En 18 mois de test, HyWay a fait parcourir à cette flotte  de 31 Kangoo 348 160 km, pour assurer plus de 3 000 trajets et en réalisant plus de 1606 recharges hydrogène auprès des stations déployées dans le cadre du projet. En monitorant très précisément ces usages aussi bien sur le plan technique que sur le plan fonctionnel et humain, le consortium souhaitait améliorer à la fois le véhicule, sa pile à combustible (Symbio) ou son système de recharge (deux stations 350 bar mises en service à Grenoble et Lyon). Il souhaitait également mieux identifier les conditions fonctionnelles et économiques d’usage de cette forme spécifique d’électrification des véhicules.
 
En effet, la PAC est une alternative à la batterie pour alimenter en électricité la turbine du véhicule électrique. Elle a pour l’utilisateur l’avantage double d’offrir une plus grande autonomie et de permettre de substituer à la recharge de la batterie le "plein d’hydrogène" presqu’aussi rapide qu’un plein de carburant. En ayant réussi à faire parcourir à un Kangoo ZE H2, 368 kms avec 48 kWh, les responsables du projet ont confirmé cet avantage et pensent que d’importantes améliorations peuvent être obtenues encore en matière de consommation d’hydrogène.
 
Le cœur du problème, dans le cadre de ce projet comme en général, renvoie très clairement aux "infrastructures de recharge" dont le rapport souligne qu’elles sont "performantes mais encore sous-utilisées". De fait la station grenobloise a délivré, en 16 mois, 1224 kg d’hydrogène en 1101 recharges et celle de Lyon a, en 19 mois, effectué 167 recharges pour 208 kg. On comprend dès lors que le prix cible de l’hydrogène vendu aux clients qui était de 10 euros par kilo n’ait pas été tenable pour les industriels qui fournissent l’hydrogène à perte. 
Le rapport indique : 
"Aujourd’hui, avec le recul et l’expérience acquise dans le cadre d’HyWay, il apparaît qu’une station peut être dimensionnée à 15 kg/jour pour 15 véhicules si ceux-ci parcourent au moins 300 kilomètres par jour. Dans le cas contraire, il est nécessaire de prévoir davantage de véhicules par station."
 
Il indique ainsi que les "petites stations" comme celles installées là sont très difficiles à rentabiliser et qu’il s’agit de permettre "l’amorçage de la filière" en attendant qu’il soit possible de remplir de grosses stations de type 200 kg/jour. Conscients du problème, les auteurs du rapport écrivent :
"Le modèle français de déploiement de stations sur deux niveaux de pression, 350 et 700 bar, apporte de la flexibilité et permet d’optimiser le coût de déploiement du réseau. 
Lorsque c’est possible, il est toujours plus intéressant de monter les projets d’installation de stations avec une flotte initiale sécurisée car le taux d’utilisation des premières années d’une infrastructure de recharge détermine sa rentabilité finale."
Ils ajoutent (nous soulignons) :
"L’hydrogène est un marché de volume : plus les consommations en hydrogène sur la station de recharge sont importantes, meilleure est sa rentabilité. 
Les véhicules lourds, type bus ou camions, ont un rôle à jouer dans la rentabilisation des stations de recharge car un nombre moyen de ces  véhicules peut suffire à assurer un taux de charge initial de la station satisfaisant, et encourageant pour les volumes des années qui suivront."
Ils dessinent ainsi une voie étroite pour tenter de gagner la bataille qui ne tournait guère en la faveur de la filière hydrogène ces dernières années voire ces derniers mois : miser sur les véhicules lourds, gros rouleurs et bien maîtrisés, en commençant par les bus pour gagner petit à petit le camion ; assurer par ce biais l’équipement en stations et crédibiliser alors le véhicule particulier à PAC.
 
De fait, on est renvoyé à une question de poule et d’œufs : les véhicules ne se vendront que si on a une infrastructure de recharge performante et bien répartie sur le réseau routier mais celle-ci ne sera intéressante à développer pour les pétroliers que quand le parc roulant en assurera une fréquentation suffisante. Dès lors que la question se pose à peu près dans les mêmes termes pour les bornes de recharge électrique et, en particulier, pour les bornes de recharge rapide, les équations paraissent difficilement solubles dans le très consensuel "mix de solutions" vantés par les uns et les autres et qui n’est pas évident à défendre. 
On saisit bien que mettre tous nos œufs dans le panier véhicule électrique à batterie est risqué au plan national ou européen déjà et – plus encore – au plan global (5). 
On saisit aussi qu’à vouloir ménager la chèvre batterie et le choux PAC, on risque de n’avoir de solutions convaincantes ni d’un côté ni de l’autre.
 
(1) https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/au-japon-union-des-forces-pour-accelerer-le-deploiement-de-l-hydrogene_121759
(2) https://www.enviscope.com/environnement/hyway-bilan-positif-la-phase-1-la-mobilite-hydrogene-en-auvergne-rhone-alpes/59984
(3) https://www.tenerrdis.fr/fr/actualite/hyway-bilan-de-3-ans-de-deploiement-de-mobilite-hydrogene-auvergne-rhone-alpes/
(4) https://www.tenerrdis.fr/uploads/2017/04/synthese-rapport-final-hyway.pdf
(5) http://www.liberation.fr/france/2017/11/22/toyota-le-pari-gonfle-de-l-hydrogene_1611878
 

 

La chronique de Bernard Jullien est aussi sur www.autoactu.com.

Commentaires

Copyright© Gerpisa
Concéption Tommaso Pardi
Administration Géry Deffontaines

Créé avec l'aide de Drupal, un système de gestion de contenu "opensource"