Renault, actionnaire majoritaire contrit de Nissan

(Le) feu (dans) l'Alliance?
A observer le feuilleton qui se déroule sous nos yeux depuis une semaine et à lire ou entendre les commentaires dont il fait l’objet, on peut être frappé par l’oubli dans lequel beaucoup semblent vivre des 43% du capital que Renault détient.
 
Inversement, lorsqu’est évoqué le cas de Mitsubishi et de la décision que prendra son board d’imiter Nissan et de démettre à son tour Carlos Ghosn de ses fonctions de président du conseil d’administration, les choses paraissent simples : avec 34% de son capital détenu par Nissan,Mitsubishi est sous le contrôle de Nissan et ne peut pas décider autre chose que ce que Nissan lui enjoint de faire.
Cette perception très asymétrique de réalités pourtant comparables "sur le papier" doit nous interroger et l’on peut se demander comment elle s’est imposée à nous d’abord et si elle peut changer ensuite.
 
Pour s’expliquer que Renault ait ce comportement un peu contrit face à Nissan, il faut sans doute revenir aux origines de l’Alliance et aux tractations que Louis Schweitzer conduisit en 1999. Les dirigeants de Nissan étaient alors plus intéressés par une solution Daimler-Chrysler et, en plus des 5 milliards d’euros, le fait de garantir que l’actionnaire majoritaire maintiendrait à terme une certaine autonomie au management japonais fût certainement un argument pour arracher le deal.
Dans la mesure où la conviction des dirigeants de Renault à l’époque était que la situation financière de l’entreprise était largement liée à de lourdes carences managériales auxquelles il faudrait surseoir, le trio Ghosn-Pelata-Moulonguet devait disposer de larges pouvoirs et en même temps rassurer l’encadrement japonais sur le caractère provisoire de sa "mise sous tutelle".
 
On conçoit que, politiquement comme fonctionnellement, ce "en même temps" était bienvenu et il a effectivement permis de faire adhérer beaucoup de responsables de Nissan –dont Hiroto Saikawa – à l’entreprise très radicale de redressement de l’entreprise. 
En 2002, le schéma fût stabilisé pour aboutir à l’Alliance sous sa forme actuelle : le fait que Renault ait alors fait croître ses parts en les portant de 36,8% à 44,4% et que Nissan soit alors rentré à hauteur de 15% dans le capital de Renault sans pour autant disposer de droits de vote et qu’ait alors été créée l’Alliance dans la concorde sembla indiquer que le pari était réussi. Renault contrôlait très clairement Nissan, avait la Présidence et nommait le DG. 
La stratégie de Nissan était définie au Japon mais elle devrait être validée par l’actionnaire majoritaire qui veillerait en particulier, en présidant l’Alliance, à ce que les synergies soient recherchées et trouvées quand elles pourraient l’être. Pas question alors de "rééquilibrage" et/ou d’activation des droits de vote.
 
L’entreprise de redressement réussie amena logiquement Carlos Ghosn à prendre les rênes de Nissan et, bien au delà du redressement, il se lança dans une énergique politique de développement en Europe (en s’adossant largement à Renault et ses réseaux) et aux Etats-Unis en particulier. 
En 2005, au départ de Louis Schweitzer qui devait lui laisser sa place, Carlos Ghosn et ses équipes étaient à la tête d’une entreprise en croissance et en réussite. C’était devenu leur bébé. Les méthodes qu’ils avaient développées et les produits qu’ils avaient lancés leur paraissaient supérieurs à ce que la partie Renault qu’ils avaient quitté quelques années plus tôt parvenait à faire. Ils n’entendaient pas quitter ce navire si bien lancé et c’est ainsi que Carlos Ghosn ne quitta pas la direction de Nissan en prenant celle de Renault et eut largement tendance à son arrivée chez Renault à reprocher aux équipes françaises et à leurs méthodes de ne pas être à la hauteur des Nissan.
 
Outre le fameux Yalta qu’il introduisit concernant la Chine et qui est largement responsable des trajectoires dissemblables que connurent les volumes produits et profits réalisés par les deux entreprises dans la décennie, c’est cette double direction qui, a posteriori, semble avoir pipé les dés. 
Solidaire du management de Nissan structuré autour de lui, Carlos Ghosn épousait sa cause et, implicitement au moins, semblait soutenir l’exigence de rééquilibrage vis à vis de l’actionnaire dont il représentait par ailleurs les intérêts. Les choses eurent été très différentes si, au moment de prendre le poste de PDG de Renault, il avait fait ce qu’il ne fit finalement qu’en février 2017 : laisser un DG japonais conduire l’entreprise et se contenter, assisté des membres Renault du Board, d’assumer le contrôle. 
Il n’y aurait pas alors eu les ambigüités qui n’ont cessé de se manifester depuis 2005 et qui semblent être devenues délétères depuis avril 2015.
 
Il est en effet fort probable que lors de l’épisode que suscita la Loi Florange, il se soit fait fort auprès de ses équipes et partenaires japonais d’obtenir du conseil d’administration français qu’il empêche que l’Etat actionnaire ne bénéficie de droits de vote double. 
De fait, nous l’avions relaté et analysé à l’époque (1), les ténors du conseil d’administration le soutinrent mais l’Etat tint bon et il perdit. 
La promesse plus ou moins claire qu’il avait faite à Yokohama était déçue. Il n’y aurait pas de rééquilibrage et si fusion il devait y avoir elle ne se ferait pas dans les conditions rêvées par les japonais mais dans celles voulues par une partie des actionnaires français. C’est le mandat que, sans y souscrire réellement, il accepta ou feint d’accepter lors du conseil d’cdministration qui décida de le maintenir à la tête de Renault et de l’Alliance. C’est le refus absolu de voir se concrétiser cette entreprise qui sous-tend l’épisode actuel .
 
Sauver l’Alliance en sortant de cette ambigüité sans susciter le ressentiment durable de la partie japonaise, semble aujourd’hui bien compliqué. Si, en effet, on peut souhaiter "remettre l’église au milieu du village" et rappeler qui détient le contrôle, le deal initial sur l’autonomie de Nissan et son identité japonaise reste politiquement et fonctionnellement nécessaire. 
On ne voit guère dans ces conditions comment on pourrait trouver une issuesans surseoir au projet de fusion. 
Restera alors à vérifier que les collaborations engagées parviennent à se poursuivre dans des conditions que les ressentiments révélés ces jours ci n’auront pas trop affectées.
 
 
http://www.autoactu.com/renault---resolution-12--celle-qui-peut-tout-changer.shtml ;
http://www.autoactu.com/renault---l-etat-dans-son-role.shtml
 

 

La chronique de Bernard Jullien est aussi sur www.autoactu.com.

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