Radicalisation des gilets jaunes vs radicalisation de la Commission européenne

Alors que nous ne cessons de parler de la radicalisation du mouvement des gilets jaunes ces jours derniers, le commissaire en charge de la DG Climate, Miguel Arias Canete, a présenté le 28 novembre le projet de l’Union européenne à l'horizon 2050 en matière d'émissions de gaz à effet de serre.   
 
Le document présente cette "MCS" (pour Mid-Century Strategy) et pose les bases d'une stratégie ambitieuse puisqu’il va jusqu'à envisager, dans un des scénarios, la neutralité carbone à l'horizon 2050. Alors, l'UE serait capable, à cette échéance, de dégager autant de dioxyde de carbone qu'elle en absorberait.
Il s’agit là de donner corps aux engagements pris par les Etats à Paris en en proposant une traduction à l’échéance 2030 d’abord et à l’échéance 2050 ensuite. La publication de la communication européenne intervient à quelques jours de la COP 24 de Katowice (Pologne).
Elle a pour but d'"informer le monde extérieur" et entend par conséquent positionner l'Europe comme une espèce de championne du monde en matière de lutte contre les changements climatiques en suggérant à la communauté internationale de la suivre dans l’adoption de ce modèle de neutralité carbone.
 
Le document n'est pas définitif puisqu’il ne s’agit que d'une base de travail pour une discussion au Parlement et entre les Etats membres. Ainsi, le 9 mai 2019, le Conseil Européen se réunira à Sibiu et examinera la proposition qui propose une interprétation plutôt radicale de l’Accord de Paris. En effet, en mars dernier, les Etats membres avaient demandé à l'exécutif européen de faire des propositions pour qu'en 2020 l'UE puisse présenter à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (Ccnucc) une stratégie à long terme comme prévu par l'Accord de Paris.
L’Accord de Paris préconise un équilibre entre les émissions et les absorptions de gaz à effet de serre d’ici la seconde moitié du siècle pour garantir un réchauffement bien en deçà de 2 °C (la "neutralité carbone"). Le GIEC dans son dernier rapport préconise de tout faire pour limiter le réchauffement climatique à + 1,5 °C et met en évidence la nécessité d’une intensification des efforts de tous les pays
La DG Climate propose de suivre le GIEC.  En effet, en 2011, avant l’Accord de Paris donc, l’Union européenne s’est fixée comme objectifs de réduire ses émissions de 40 % d’ici 2030 et de 80 % d’ici 2050 par rapport aux niveaux de 1990. Ces objectifs sont désormais considérés comme insuffisamment ambitieux, d’où cet objectif de neutralité.
Selon O. Sartor de l’IDDRI, cette MCS ne sera pas légalement contraignante pour les États membres mais n’en est pas moins importante sur le plan politique pour guider les discussions concrètes qui porteront sur la manière de relever l’ambition de l’UE.
En effet, explique-t-il, "l’Accord de Paris demande aux parties de réviser leurs ambitions à travers leurs ‘contributions déterminées au niveau national’ (CDN) et ce, tous les cinq ans. De ce fait, des discussions se poursuivent à Bruxelles avec les États membres sur la nécessité de revoir l’ambition de l’UE dès 2020 et potentiellement à nouveau en 2025." 
Ceci signifie que Bruxelles pourra se servir de cette MCS pour « recadrer » les Etats qui laisseraient leurs CDN s’éloigner de la feuille de route adoptée.
 
Comme on l’avait vu déjà en 2011, lorsque la Pologne avait refusé de souscrire à l’engagement commun de réduire les émissions de 40% d’ici 2030 et comme le mouvement des gilets jaunes le montre, les vraies questions, en matière énergétique comme en matière automobile et de transports se posent au niveau national et la radicalité de la Commission correspond - comme le reconnaît d’ailleurs O. Sartor – à un processus et à une analyse très bruxello-bruxelloise où le commissaire  Miguel Arias Canete et Jean-Claude Juncker semblent avoir très envie, avant de partir, de voir leurs noms associés à une prise de position très forte de l’UE en faveur du climat. 
En d’autres termes, il s’agit là de considérations très technocratiques qui ont toutes les peines du monde à convaincre les populations que cette "urgence climatique" est autre chose qu’un habillage scientifique nouveau donné comme justification à des efforts ou à des renoncements que l’on va exiger d’eux.
 
Sans être climato-sceptique, on doit au moins reconnaître que le recours à l’expertise et la mise en évidence de la nécessité de changer urgemment à peu près tout, tout en évitant de creuser les déficits publics, sont des impasses politiques : au lieu d’amener les populations à accepter les changements, ce discours qui consiste finalement à leur dire que, pour des raisons qui les dépassent, ils n’ont pas le choix, génère le rejet et jette un certain nombre d’entre eux dans le climato-scepticisme qui peut apparaître comme une manière cohérente de se battre contre des mesures que l’on veut leur imposer.
Les Etats membres ont demandé cette MCS tout en sachant qu’aussi fondée qu’elle soit scientifiquement, elle ne leur serait pas d’un très grand secours lorsqu’il s’agira de faire face à cette réalité politique. Etant donnée l’ampleur des mutations et des investissements à réaliser pour tenir le cap que propose la Commission, vouloir montrer que l’on est plus vertueux que Donald Trump et plus attentif aux préconisations du GIEC ne sert à rien.
 

Le mouvement des gilets jaunes indique clairement que c’est si et seulement si les changements à opérer sont non seulement acceptables mais plus encore désirables que les mesures pises au nom du climat seront praticables.
La surenchère internationale en matière de vertus écologiques risque de renforcer les réactions de rejet. Aller affirmer à Bruxelles que l’on est favorable à la neutralité carbone à l’horizon 2050 et écrire dans des rapports qu’il faudra pour cela qu’il n’y ait plus un véhicule thermique qui roule, que les gens prennent le train, co-voiturent, soient inter-modaux, isolent leurs maisons, installent des panneaux solaires sur leur toit, arrêtent de manger de la viande ne pourra qu’apparaître comme un crachat au visage de ceux qui peinent à joindre les deux bouts à l’horizon 2018.
Le problème n’est pas - ou pas seulement - de sortir d’une écologie "punitive" de même qu’il n’est pas un problème de pédagogie. Le problème est celui du passage d’une écologie d’essence technocratique dont cette MCS est presque une caricature à une écologie démocratique qui tirerait de l’expérience du trumpisme ou du mouvement des gilets jaunes les conclusions qui s’imposent : le GIEC ne peut exempter le politique de faire son travail.
Convaincre, discuter, négocier des compromis, trouver des majorités et cesser d’invoquer une urgence climatique qui n’est pas vécue : telle est l’urgence.

La chronique de Bernard Jullien est aussi sur www.autoactu.com.

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