Dé-diésélisation, électrification : prendre à bras le corps collectivement les questions industrielles

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Les chiffres d’immatriculations de janvier ne sont pas très bons : les signes de faiblesse que l’on enregistrait fin 2018 se confirment et la France rejoint le club des marchés en baisse (- 1,1%) qu’avaient déjà formé en 2018 le Royaume Uni (- 6,8%), l’Italie (- 3,1%) et l’Allemagne (-0,2%). 
 
On s’attend à une baisse du marché européen de faible ampleur (2 à 4 points) sur l’année ce qui correspondrait à une baisse de l’ordre de 500 000 VPN. 
Pour les industriels et, en particulier, pour ceux d’entre eux qui sont impliqués dans la fabrication des moteurs Diesel et de leurs éléments, cette tendance baissière va venir se surajouter au déclin de la part de ces motorisations dans les immatriculations qui se poursuit.
 
Entre 2015 et 2018, pour la seule France, la demande a baissé de plus de 250 000 unités alors que le marché croissait globalement de 270 000. Ceci correspond à une baisse de la part des Diesels dans le marché VP de presque 20 points (de 57,2% à 38,9%). 
Alors que certains fantasmaient sur une stabilisation autour de 40%, janvier 2019 confirme la baisse puisque l’on est à 34,2% et que la demande française de moteurs Diesel baisse de 10 000 unités en un seul mois. 
Pour un marché à 2 millions, avec un taux de 34%, ce seraient 164 000 moteurs Diesel de moins. En Europe, sur la base des chiffres que fournit l’ACEA pour 2018, on aurait perdu en une année presque 1,2 million de moteurs Diesel  … 
 
De fait, les nuages s’accumulent au dessus des usines. On a ainsi appris que La Fonderie du Poitou victime d’une baisse de 40% de ses commandes de blocs moteurs en fonte demandait son placement en redressement judiciaire. St Jean d'industries d'Alu, établissement voisin avait suivi le même chemin en novembre 2018.
Le mouvement est donc déjà largement entamé et 2019 risque de le voir s’accélérer conformément à ce qu’ont annoncé les travaux commandés par l’Observatoire de la Métallurgie qu’avait relayé Luc Chatel fin décembre en indiquant que "l'accélération de la chute du Diesel se traduit par des baisses brutales de commandes pour un nombre croissant de fournisseurs qui se retrouvent en situation difficile" . 
De fait, le rapport chiffre et situe très précisément les 38 000 emplois "impactés" et, sans surprise, il désigne comme "compétences en déclin" : l’usinage, l’usinage de précision, le traitement de surface des métaux, la fonte d’acier et le montage mécanique. Les "sites principalement exposés" sont ceux des "usineurs d’engrenages et d’autres pièces entrant dans la fabrication des moteurs thermiques et boîtes de vitesse" et ceux des "fondeurs de pièces moteurs (carters, arbres à cames, transmissions, rampes d’injection)". 
 
Ce travail n’est pas rassurant mais il a le mérite d’exister et de donner à la filière et aux pouvoirs publics les outils d’anticipation et d’accompagnement dont chacun a besoin non seulement pour faire face à la dé-diésélisation mais encore pour préparer l’autre grande mutation en cours qu’est l’électrification. 
De ce point de vue, on a bien saisi avec le débat qu’a suscité la fixation des objectifs de réduction des émissions de CO2 à l’horizon de 2030 que ces questions industrielles et d’emploi étaient stratégiques et que la bataille des prévisions plus ou moins optimistes et/ou plus ou moins alarmistes allaient faire rage pour défendre ou combattre l’orientation prise. 
C’est ainsi que l’ACEA a commandé à un cabinet appelé FTI Consulting un travail destiné à contester "l’impact assessment report" que la Commission avait elle même commandée pour nous convaincre qu’un objectif de – 40% serait créateur d’emplois. C’est sur cette base qu’on avait entendu ensuite Carlos Tavares revenir à la charge. Les syndicats allemands lui ont d’une certaine manière emboité le pas en annonçant que 150 000 emplois seraient menacés en Allemagne par l’électrification . 
 
Un exemple de cette guerre politique autour des questions industrielles ou d’emploi nous est donné par l’interview la semaine passée du patron de Bosch FranceHeiko Carrie, dans l’Usine Nouvelle. Il se veut rassurant sur l’avenir de l’établissement de Rodez où une des deux lignes de fabrication d’injecteurs pour les moteurs Diesel a été arrêtée et 300 emplois sont menacés. Il compte sur la survie des motorisations Diesel, pour les utilitaires en particulier et, tout en soutenant Anne Hidalgo dans sa volonté d’interdire les vieux diesels en ville, il déclare : 
"Tout le monde veut de l’électrique, mais aujourd’hui il y a encore beaucoup de Diesel sur nos routes. Pour le segment des utilitaires, le Diesel risque d’être la principale motorisation pour encore quelque temps. D’où l’idée de développer des modèles Diesel hybrides. Regardez ce que fait Mercedes. C’est la combinaison idéale : dans les villes, on peut rouler en mode électrique. En dehors, avec les progrès technologiques, le moteur Diesel moderne répond aux normes d’émissions et émet 20 % de CO2 en moins que l’essence."
Tout en indiquant que Bosch est très engagé dans le développement des véhicules électriques, il ajoute : 
"Cette technologie comporte aussi de gros désavantages, notamment en matière d’emploi. Si on a besoin de dix personnes pour un moteur Diesel, il en faut quatre pour l’essence, et une pour l’électrique."
 
On comprend bien le jeu : il consiste à freiner le mouvement en indiquant que l’emploi est en cause et en invoquant la nécessité de laisser coexister les différentes technologies pour éviter l’hécatombe. 
A mesure que les dégâts vont devenir effectifs et que des emplois "menacés" ou "impactés" vont se transformer en établissements fermés ou emplois supprimés, il va s’intensifier et mêler immanquablement infos et intox. Pour cette raison, il est fondamental que la filière, en France comme en Europe, se dote d’outils sérieux d’anticipation et d’accompagnement qui, parce qu’ils seront partagés et discutés – avec les organisations syndicales entre autres -, ne permettront pas les manipulations et/ou en limiteront l’ampleur. 
C’est exactement ce que la PFA a pris le risque de faire avec l’Observatoire de la Métallurgie dans le cadre dessiné par le CSFA de mai : elle a, dans un cadre paritaire, pris le risque de regarder en face les questions industrielles et sociales qui se dessinent sous les deux mutations en cours. Et, de fait, contrairement à ce que beaucoup laissent accroire, il ne revient pas au même de dire – comme l’Observatoire de la Métallurgie - que 35 000 à 40 000 emplois français sont impactés que de dire que les dits emplois vont être perdus. 
Le but est précisément d’éviter – autant que faire se pourra - de les perdre en accompagnant la mutation des établissements et des compétences de leurs employés.  Le but est aussi de ne pas attendre que la catastrophe annoncée soit observée pour réagir.

Pour cela, il est essentiel que chacun ne puisse y aller de son éclairage partiel de la réalité pour défendre sa technologie ou son activité et que l’on dispose d’une instance où les acteurs puissent construire une représentation commune de ce qui les attend. Pour une fois, en France au moins, elle existe.  

La chronique de Bernard Jullien est aussi sur www.autoactu.com.

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