De quoi le renoncement de Koolicar à poursuivre l’aventure de la location entre particuliers est-il le signe ?

Stop the train I'm leaving

Le Landerneau des "nouvelles mobilités" a du faire face  mi-2018 à la fin d’Autolib’ qui a montré combien il reste difficile de développer de manière rentable un service d’auto-partage utilisant une flotte dédiée.

Fin 2018, on apprenait qu’une des start-ups pionnières de l’auto-partage entre particuliers, Koolicar, fermait sa plateforme dédiée pour se recentrer sur leur autre activité, Open Fleet qui offre à des gestionnaires de divers types de flottes les outils qui leur permettent d’en optimiser les usages en les partageant.
 
N’ayant plus besoin de poursuivre l’habituel story-telling auquel la volonté de "lever des fonds" conduit, le président fondateur, Stéphane Savouré pose sur l’état du dossier auto-partage un regard avisé qu’il peut enfin exprimer. 
En 2019, on est en effet en mesure de ne plus se contenter des équations un peu simplistes desquelles chacun – moi y compris – était parti pour accréditer l’idée que ces pratiques voyaient s’ouvrir devant elles un boulevard. D’évidence entre le potentiel et le réel, il existe un fossé opérationnel que personne ne parvient réellement à combler.
Il faut alors développer ces services à perte en prétendant que ce n’est qu’une question de temps et que, à condition d’être le futur WTA (pour Winner Takes All, le gagnant qui prend tout en en attirant toutes les offres et les demandes sur sa plateforme), le service sera un jour incontournable et hautement profitable : c’est la condition pour lever les fonds qui permettront d’éponger les pertes.
 
Or, comme le souligne S. Savouré, dans des zones denses comme la région parisienne, si la demande est là ou, plus précisément, quand elle est là, les plateformes concernées sont confrontées à de sérieux problèmes d’offre, en quantité et en qualité : "quand la demande est forte, affirme S. Savouré, les problématiques opérationnelles d'un service comme Koolicar font que l'offre ne répond plus. La région parisienne en est la caricature et la période de Noël met particulièrement ce fait en exergue."
Symétriquement, dans les zones moins denses, les possesseurs de véhicules très contraints mettraient volontiers leurs véhicules en location pour rendre plus digestes les frais qui y sont associés mais face à cette offre, dit encore le patron de Koolicar, "le taux d'équipement des foyers fait que la demande n'existe pas".
 
Koolicar n’était pas la plus grosse plateforme de ce type et ressentait ces problèmes d’autant plus durement. Néanmoins, sans vouloir se prononcer sur ce qu’il en est des deux autres acteurs, plus importants, que sont Drivy et Ouicar, S. Savouré évoque un "seuil" de 50 000 voitures "activement partagées" dont on sait qu’il n’est atteint par aucune des deux plateformes.
Il insiste sur le fait que, l’idée de faire de l’argent avec sa voiture séduit et que, pour cette raison, "il y a beaucoup d'intérêt de la part des privés, d'où ce volume de 50 000 véhicules inscrits, mais trop peu d'entre eux acceptent encore de partager régulièrement.". "Je ne saurai pas préciser, ajoute-t-il, un taux moyen à l'échelle de la France, mais nous observons dans certains périmètres opérationnels que celui-ci ne dépasse pas les 10 %."
 
Le résultat est que sont volontiers proposés des véhicules relativement anciens par des ménages qui ont tendance à être assez gourmands sur les tarifs et pas très sérieux dans leurs engagements à rendre leurs véhicules disponibles.
La comparaison avec des offres de location courte durée pour lesquelles la concurrence par les prix sur des plateformes de "brokers" s’exerce aisément est alors cruelle : les utilisateurs se rendent compte que, sans forcément payer plus cher, ils accèdent à une offre classique.
Restait l’argument qui consistait - pour Koolicar qui fût pionnier dans l’utilisation des fameux boitiers qui évitent le transfert des clés et sécurisent la location en particulier -  à mettre en avant la flexibilité de leur solution par rapport à une solution de location en agence. Les loueurs ont compris que ces solutions élargissent notoirement leur domaine d’opportunités et J.-C. Puerto affirmait ainsi récemment : "L’accès au libre-service est l’événement technique majeur des mois et des années qui viennent". Le résultat est qu’ils s’y mettent aussi et que les solutions professionnelles sont en train d’écraser les solutions Peer to Peer.
 
Implicitement, Drivy et Ouicar semblent faire la même analyse. Alors qu’ils semblaient initialement croire au modèle "pur" du particulier à particulier et se méfiaient des boîtiers qui risquaient de renchérir leurs solutions et de leur faire perdre l’argument "low cost", les deux opérateurs semblent miser désormais principalement sur ces boîtiers et l’inclusion des offres des professionnels proposant des véhicules récents qui va avec le développement de leur utilisation.
Interrogé en mai sur ses axes de développement, Benoit Sineau, DG de Ouicar , -désormais dans le giron de la SNCF- affirmait  : "Fort de la digitalisation de son processus de location et du lancement de son offre OuiCar Connect permettant de louer une voiture sans la présence de son propriétaire et d’utiliser son téléphone portable comme clé du véhicule, OuiCar ambitionne d’accélérer la croissance de son offre sur l’ensemble du territoire, et de continuer à déployer sa plateforme auprès des professionnels."
 
De même, Paulin Dementhon, PDG de Drivy cesse de mettre en avant le nombre de personnes qui ont inscrit leur véhicule sur son site et déclarait en octobre  : "La nouveauté, c'est que nous donnons la priorité à Drivy Open, notre technologie de boîtier connecté permettant d'accéder à un véhicule loué grâce à son smartphone, sans rencontrer le propriétaire. Elle a énormément de succès auprès de nos utilisateurs. Par exemple, durant le weekend du 19 octobre, 98% des voitures avec Drivy Open proposées à la location ont trouvé preneur, contre environ 60% pour les autres véhicules. Seuls 3 000 véhicules sur les 50 000 présents sur notre plateforme sont dotés de cette technologie, mais ils réalisent plus de 50% des locations dans les villes où Drivy Open est disponible. Le boîtier connecté facilite les locations de dernière minute. Les flottes de professionnels sont toutes dotées de cette technologie, ce qui nous permet d'augmenter massivement son utilisation, mais aussi de proposer des voitures de bonne qualité, garées aux bons endroits en ville, puisque leurs propriétaires ne s'en servent jamais."

Il reconnaît que ceci ira de pair avec un repositionnement en prix de l’offre au dessus de ce qui peut être proposé par la LCD en considérant que la disponibilité immédiate de véhicules à proximité de l’endroit où l’on se trouve sera la "valeur client" à valoriser.
Là encore, si les loueurs développent ces offres en libre service eux aussi et complètent leurs parcs en propres avec le parc de professionnels ou de particuliers fermement engagés à rendre leurs véhicules disponibles, il n’est pas certain que l’avantage compétitif soit clair. 
De ce point de vue, les initiatives prises ces derniers mois par ADA comme par Rent a Car ou Ucar indiquent clairement que les professionnels de la location courte n’ont pas dit leur dernier mot et entendent bien être ceux qui combleront, en partie grâce au numérique et aux fameux boitiers, le fossé opérationnel.

 

La chronique de Bernard Jullien est aussi sur www.autoactu.com.

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