Les plans de restructuration des constructeurs américains servent-ils à préparer l’avenir ou à satisfaire l’insatiable appétit des hedge funds ?

Bertrand Rakoto a plusieurs fois dans ces colonnes souligné combien le management de FCA était focalisé sur la profitabilité et la satisfaction de l’actionnaire : il gère les marques, les portefeuilles produits et le portefeuille pays en investissant là où la profitabilité est assurée et désinvestit là où tel n’est pas le cas.
Aujourd’hui, Jeep, Ram, les Etats-Unis et les SUV et light-trucks sont ainsi privilégiés alors que Fiat, Alfa-Romeo, Dodge, Chrysler et l’Europe sont délaissés.

L’investissement sur les technologies d’avenir et même sur les produits est minimal. Sur le plan financier, le résultat est enviable et les Agnelli et leur holding Exor sont satisfaits. Sur le plan industriel et commercial, le résultat est plus discutable.
Depuis la fin de l’année 2018 et les annonces de GM concernant la fermeture de trois sites d’assemblage de sedans et d’une autre usine, il ressort que la logique dans laquelle se situe clairement FCA depuis que l’entité s’est constituée est aussi celle qu’entend suivre Mary Barra et les annonces récentes de Ford concernant l’Europe en particulier vont dans le même sens : il convient de ne pas revenir aux errements d’avant la crise de 2008 et de se dépêcher de faire toutes les économies et les suppressions d’emplois nécessaires pour assurer sa profitabilité et se donner les moyens de préparer l’avenir. On ajoute d’ailleurs avec un certain cynisme qu’il vaut mieux perdre son emploi lorsque l’économie va plutôt bien que lorsque toute l’économie est en récession. 

On se plaint de même que Ford soit trop prudent dans son engagement sur cette voie et l’on explique cela par le fait que l’entreprise est moins soumise à la pression des actionnaires. "A la différence de GM, Ford a peu à craindre des investisseurs activistes parce que la famille Ford contrôle 40% des droits de vote", écrivait ainsi Chrys Briant de Bloomberg en novembre. Il concluait son article ainsi : "Comme toujours, il y a un équilibre à trouver entre la protection des travailleurs et la santé financière de l’entreprise. GM a clairement montré où étaient ses priorités. Ford pourrait s’inspirer de la détermination de Barra." 

Ceci renvoie à un débat américain qui concerne aussi l’industrie européenne et qui porte sur les rachats de titres et la pression que mettent les hedge funds pour les obtenir.
Un rapport paru le 8 mars concernant GM permet de saisir ce qui est en jeu. Ce rapport a été demandé par l’AFT (American Federation of Teachers) et rédigé par un "collectif" appelé Hedge Clippers qui milite pour le contrôle de l’activité des Hedge Funds (1) et se joint aux partisans de plus en plus nombreux de l’interdiction des rachats de titres.

Le collectif indique ainsi aux américains lesquels de ces fonds reçoivent et gèrent les sommes qu’ils investissent dans leurs retraites et ce qu’ils en font. L’AFT est un des adhérents de Hedge Clippers et, en l’occurrence l’association agissait en tant que représentant des enseignants des écoles publiques de Lordstown dans l’Ohio pour qui la fermeture de l’usine de GM va signifier non seulement, bien souvent, la perte de l’emploi d’un proche mais aussi une réduction drastique de la somme de 800 000 dollars issue de la taxe sur la propriété que recevaient leurs deux écoles puisque, avec la fermeture de l’usine, la valeur des maisons va chuter et, avec elle, le produit de la taxe foncière .  

En établissant que la décision de fermer cette usine d’assemblage (ainsi que les trois autres usines GM américaines) résulte de quatre années de très active pression des managers de quelques hedgefunds pour gonfler les profits de GM et financer des rachats de titres, l’AFT veut montrer l’inanité de la décision et soutenir les initiatives en faveur de la prohibition de ces opérations que certains démocrates comme Bernie Sanders multiplient.
Le rapport montre que si GM a dépensé, depuis 2015, 25 milliards en dividendes et en buybacks (rachats de titres), c’est suite à trois "attaques" de quelques hedge funds intervenues en mars 2015, mai 2017 et octobre 2018.

La première attaque est particulièrement intéressante puisqu’elle a été conduite par Harry J. Wilson qui appartenait auparavant à la "task force" gouvernementale. Wilson ne possédait que 30 000 actions de GM mais, en apprenant qu’il n’y avait pas de programme de buyback prévu en 2015, il a convaincu plusieurs hedge funds – dont les noms sont cités – de faire pression sur le management de GM et ils ont alors obtenu qu’un programme de 5 milliards de dollars soit décidé.

En 2017, ce sont d’autres fonds qui firent pression et obtinrent que 7 milliards soient distribués en dividendes et buybacks. La vente de Opel-Vauxhall a été directement liée à cette opération.

Enfin, en octobre 2018, un mois avant l’annonce de la fermeture de Lorstown, John Levin, Président de Levin Capital Strategies a indiqué à Reuters qu’on risquait de voir se développer une troisième "campagne" contre GM si l’entreprise ne faisait pas plus pour ses actionnaires. Un autre fond détenant 2,27 millions d’actions joignit sa voix à la sienne et c’est, assurent les auteurs du rapport,  ce qui a amené à fermer les 4 usines : "chaque dollar économisé par ces fermetures ira dans les poches des actionnaires".
Les faits paraissent ainsi assez bien établis et le rapport peut s’appuyer largement sur des déclarations publiques des dirigeants de fonds ou du management.

Depuis que, sous Reagan, en 1982 l’interdiction des rachats de titres par les société cotées a été levée, au nom du « share holder value management », les financiers, analystes et top-managers tiennent pour légitime que les représentant des actionnaires que sont ces fonds mettent sous pression le management pour obtenir que chaque année, les conseils d’administration programment de tels rachats pour des montants toujours plus hallucinants et avec des effets que les cas de FCA et de GM indiquent.

Ce consensus se heurte aujourd’hui aux Etats-Unis à une remise en cause qui a longtemps été assez marginale (2) mais qui s’étend désormais à des minorités de plus en plus larges
(1) Ils se décrivent ainsi : "Hedge Clippers is a national campaign focused on unmasking the dark money schemes and strategies the billionaire elite uses to expand their wealth, consolidate power and obscure accountability for their misdeeds."

(2) William Lazonick a été un des premiers à mesurer l’ampleur du phénomène et ses effets dévastateurs il y a vingt ans. Ses travaux ont fini par être reconnus et il a reçu le Mc Kinsey Award en 2015 pour son article sur la question publié dans la Harvard Business Review en 2014. 

La chronique de Bernard Jullien est aussi sur www.autoactu.com.

The weekly column by Bernard Jullien is also on www.autoactu.com.

GIS Gerpisa / gerpisa.org
61 avenue du Président Wilson - 94230 CACHAN
+33(0)1 47 40 59 50

Copyright© Gerpisa
Concéption Tommaso Pardi
Administration Géry Deffontaines

Créé avec l'aide de Drupal, un système de gestion de contenu "opensource"
randomness